Les grands inconnus de l’histoire (2/4) : Marcelle Devaud ou l’entrée des femmes en politique

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Marcelle Devaud
Marcelle Devaud (Crédits : DR)
La Tribune propose cet été de rendre justice à des figures historiques qui ont joué un rôle important mais méconnu. Aujourd'hui, Marcelle Devaud, itinéraire exceptionnel d'une femme politique française.

Le 22 janvier 2008, dans les salons de la présidence du Sénat, se tient une cérémonie un peu particulière. Le Président d'alors de la Haute Assemblée, Christian Poncelet, entouré de nombreux invités, célèbre le centenaire d'une femme aux traits fatigués mais dont les yeux expriment toujours la vivacité et la ténacité : Marcelle Devaud.

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Mais qu'est-ce qui justifie cet honneur ? Pourquoi le troisième personnage de l'État rend-il ainsi hommage à une quasi inconnue du grand public ? Tout simplement parce que Marcelle Devaud fut la première femme à occuper la vice-présidence du Sénat entre 1948 et 1952. Un tremblement de terre à l'époque dans cette assemblée quasi exclusivement masculine.

Un exemple dans un parcours extraordinaire d'une pionnière dans bien des domaines de la vie politique, économique et sociale qui a consacré sa longue vie à la lutte pour le droit des femmes.

Peu savent que c'est elle qui a créé la sécurité sociale pour les étudiants au lendemain de la guerre.

Encore moins nombreux sont ceux qui se souviennent que c'est elle qui fut rapporteur en 1951 de la loi instituant les conventions collectives où elle fit insérer parmi les clauses obligatoires le principe cher à toutes les femmes « à travail de valeur égale, salaire égal ». Et ce 30 ans avant que Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme en 1981 dans le gouvernement Mauroy, reprenne ce principe et le popularise. C'est elle encore qui, en 1950, fut rapporteur de la loi qui instaura le salaire minimum interprofessionnel garanti (le Smig, ancêtre du Smic).

Nettement moins médiatisée, époque oblige, que la génération suivante de femmes influentes - les Simone Veil, Françoise Giroud, Évelyne Sullerot, Gisèle Halimi... - Marcelle Devaud a montré la voie.

Née Marcelle Gouguenheim en 1908 à Constantine en Algérie (alors française), fille de magistrat, elle passe son bac à 16 ans. Elle se dirige alors vers des études de philosophie qu'elle interrompra, en raison de son mariage avec... son professeur de philosophie Stanislas Devaud, un agrégé, disciple de Bergson, qui deviendra en 1936 député de Constantine et dont son épouse sera sa collaboratrice. C'est à cette époque que Marcelle Devaud s'initie aux arcanes de la politique.

Après la guerre mondiale, c'est au tour de Marcelle de se lancer dans le grand bain. L'époque s'y prête. Le Général de Gaulle vient - enfin - d'accorder en 1944 le droit de vote aux femmes. Il est maintenant à la recherche de candidates pour devenir parlementaires mais aussi pour ne pas laisser le monopole au Parti communiste très en avance sur cette question.

La première à devenir vice-président du Sénat

Marcelle Devaud, qui vient de créer avec son amie Irène de Lipkowski - une autre « pionnière » des femmes engagées en politique qui deviendra maire et députée - l'association des « Françaises libres », est immédiatement sollicitée. Pour elle, ce ne sera pas l'Assemblée nationale, mais le Conseil de la République, le nom donné à cette époque au Sénat. Marcelle Devaud y entre en 1946 et rejoint un petit groupe de quinze membres : le Parti républicain de la liberté (droite modérée). Elles sont au total 22 femmes (dont 15 communistes !) à devenir pour la première fois sénatrices. Elle dira :

Je pénétrai dans le noble palais du Luxembourg avec beaucoup d'émotion, en pensant que ce superbe monument, construit par une reine (Marie de Médicis ), habitée par des femmes illustres (la Grande Mademoiselle, Madame Tallien), avait été, sous la IIe République, l'antre d'hommes toujours misogynes et grossièrement opposés au vote des femmes*.

Marcelle Devaud siègera au Sénat jusqu'en 1958 comme sénatrice de la Seine. Mieux, elle deviendra donc en 1948 - elle n'a alors que 40 ans ! - la première femme à atteindre la vice-présidence du Sénat qu'elle conservera jusqu'en 1952. Après le Sénat, elle sera députée de la 36e circonscription de la Seine (Colombes-Gennevilliers) entre 1958 et 1962. Un fief communiste réputé imprenable... C'est d'ailleurs pour cette raison que ses « amis » politiques gaullistes de l'UNR (ancêtre du RPR) avaient pensé à elle... Il était moins grave qu'une femme soit battue, plutôt qu'un homme. Elle a gagné.

Le principe « à travail égal, salaire égal »... c'est elle

Le travail parlementaire de Marcelle Devaud fut pléthorique. Elle a déposé 20 propositions de résolutions et 21 propositions de loi, et elle a été l'auteur de 63 rapports et avis parlementaires. Parmi ces propositions de loi, figurait, on l'a dit, celle instituant en 1948 un régime de sécurité sociale spécifique aux étudiants - une spécificité d'ailleurs actuellement remise en question - ... Une première dans le monde. Mieux, Marcelle Devaud a proposé, avec succès, que la gestion de ce régime soit confiée aux syndicats d'étudiants, en l'occurrence le premier d'entre eux, l'Unef. Détail croustillant, durant cinquante ans, Marcelle Devaud, cette « gaulliste social », a régulièrement été invitée par les instances dirigeantes de l'Unef à commémorer l'anniversaire de cette loi. Et ce même quand la direction de l'Unef était trustée par des militants trotskystes et socialistes...

Et que dire de cette loi sur les conventions collectives de 1951 instituant l'obligation de prévoir une disposition sur l'égalité entre les hommes et les femmes incluant ce fameux principe du « à travail égal, salaire égal ». Les syndicats en furent éternellement reconnaissants à Marcelle Devaud même si, certes, ce précepte a toujours énormément de mal à entrer dans les faits.

Mais Marcelle Devaud a encore fait bien d'autres choses. On lui doit aussi en 1957 une proposition de loi sur la « médiation » dans les conflits sociaux ainsi que l'institution d'un code du travail dans les territoires d'outre-mer. Elle s'est aussi énormément intéressée aux questions touchant à la sécurité sociale, notamment les prestations sociales... Sans oublier l'instauration du Smig en 1950... Malgré l'opposition des groupes socialiste et communiste. C'est elle aussi qui porta la proposition de loi instituant une allocation-logement.

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La douloureuse question algérienne

Dans un autre domaine, en 1958, elle a défendu non sans difficulté, devant un Sénat essentiellement masculin et inquiet de la tournure des évènements en Algérie, le droit de vote des femmes musulmanes en Algérie. Une sacrée gageure pour l'époque. D'ailleurs, quelques années plus tard, en 1962, c'est encore elle qui, au nom de l'UNR, a plaidé devant l'Assemblée nationale en faveur de la ratification des accords d'Evian entre la France et le FLN algérien ... Encore une fois, ses « amis » étaient bien contents de lui confier cette tâche, elle l'Algérienne « d'origine », certes, mais gaulliste convaincue. À cette occasion, elle écrira :

Je savais pour ma part qu'en apportant ma caution publique à la politique de paix, j'allais rompre avec des amitiés de toujours, j'allais surtout causer un immense chagrin à mon père [resté en Algérie et très attaché à l'Algérie « française »] qui, comme Albert Camus, avait choisi « sa mère », l'Algérie*.

Mais l'aventure de Marcelle Devaud continue. En 1959, contre toute attente, elle est élue maire de Colombes dans la banlieue ouest parisienne. C'est la première fois qu'une femme prend la tête d'une commune de plus de 80.000 habitants.

Et quelle commune ! À la fin des années cinquante, Colombes a doublé sa population en quelques années, elle est entourée de bidonvilles, il n'y a pas de lycée, pas d'hôpital, pas d'équipements pour les jeunes, les rats pullulent faute de politique d'assainissement. Et, cerise sur le gâteau, Marcelle Devaud doit faire face aux rivalités sanglantes qui opposent dans sa cité où vivent de nombreux Algériens les factions rivales du Mouvement national algérien (MNA) et le Front de libération national (FLN). Elle dira :

Tout cela n'est maintenant qu'un vieux souvenir. Mais lorsqu'on a vécu en responsable politique ces « années de braise », on n'a pu oublier *.

L'aventure du Comité du travail féminin

Six ans plus tard, en 1965, Colombes aura commencé à changer d'allure. Mais en raison d'une triangulaire - une liste dissidente de droite s'est présentée face à la sienne - Marcelle Devaud est battue par le candidat communiste. Elle perd là son dernier mandat électif. Elle demeure toutefois la première femme politique française a en avoir détenu autant : sénatrice, députée, maire d'une grande ville, conseiller municipal.

Elle entre au Conseil économique et social où elle siège jusqu'en 1979.

Pour autant, Marcelle Devaud ne s'arrête pas et continue de se battre pour sa grande cause : l'égalité des droits pour les femmes. En 1965, elle obtient la création du Comité du travail féminin (CTF). Elle en est la présidente jusqu'à sa disparition en 1981... quand Yvette Roudy le remplacera par un Conseil supérieur de l'égalité. Le CFT était une ruche où se retrouvaient des femmes de tous les milieux. On y croise par exemple aussi bien Paulette Hofman, l'une des dirigeantes du syndicat Force ouvrière, que Madeleine Colin, membre du Parti communiste et de la CGT, ou... Simone Veil, la future ministre de la Santé.

Le comité du travail féminin a eu pour mérite d'initier un changement de paradigme sur la question des femmes. Grace à lui on est passé d'une logique « de protection » à celle de « promotion » en promouvant l'égalité dans la sphère professionnelle. Le CFT sera ainsi à l'origine de moult projets de loi sur l'égalité de rémunération, le libre accès des femmes à divers concours de la fonction publique et emplois (1975) , l'indemnisation du congé maternité (1970)**.

De l'histoire ancienne pour beaucoup... Mais sans l'obstination de Marcelle Devaud, les femmes actuelles engagées dans la vie active se heurteraient à encore davantage d'obstacles. Ce combat pour les femmes, Marcelle Devaud va aussi le porter aux Nations unies où elle a été pendant une dizaine d'années représentante de la France à la Commission de la condition féminine. Son credo était :

 On ne pourra pas modifier quoi que ce soit sur le plan démographique, sur le plan économique, sur le plan social dans le monde, sans modifier la condition féminine*.


>>> Ecouter l'émission "Spécial Inter" du 13 mars 1972 (à partir de la 20e minute de la vidéo) où Marcelle Devaud qui expose la situation des femmes sur le marché du travail.

Quand Giscard lui préfère Françoise Giroud

Une extraordinaire pionnière qui a connu toutefois une importante blessure narcissique. En 1974, accédant à la présidence de la République, Valéry Giscard d'Estaing décide de créer un secrétariat d'État à la Condition féminine. Marcelle Devaud espère son heure venue après tout ce travail accompli. Mais « VGE », la jugeant trop âgée, lui préfère Françoise Giroud, de près de 10 ans sa cadette, considérée comme plus « glamour » et davantage médiatique. Marcelle Devaud digéra mal ce choix... Comme d'ailleurs, tout en se félicitant de la montée en puissance des femmes dans la sphère politique, elle montra une certaine amertume devant le succès grandissant de Simone Veil, Monique Pelletier et autres... « Et dire que c'est moi qui les ai presque toutes formées », confiait-elle parfois dans un soupir.

Marcelle Devaud est décédée le 4 septembre 2008 dans sa 101e année. Elle avait 6 enfants, 18 petits-enfants et 26 arrières petits enfants.

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>> Biblio.
*Ces citations sont extraites du livre « Marcelle Devaud, itinéraire exceptionnel d'une femme politique française » ; livre d'entretiens réalisés par Victoria Man, 160 pages, Editions Eulina Carvalho.
** Sur le Comité du travail féminin, on lira la remarquable étude de Anne Revillard dans la revue « Travail et Emploi » (avril-juin 2007) : « Défendre la cause des femmes au ministère du Travail, l'expérience du Comité du travail féminin (1965-1981).
Pour aller plus loin, on peut aussi consulter sur le Site du Sénat l'hommage qui fût rendu à Marcelle Devaud pour son centenaire en janvier 2008.

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Commentaires
a écrit le 28/08/2014 à 22:07 :
Bel hommage à Marcelle Devaud. J'étais au Sénat pour son centenaire.
Pour aller dans le sens de son travail, merci de féminiser donc puisque heureusement vous ne présentez pas que des hommes inconnus. Il s'agit donc des grands et grandes inconnus et inconnues.

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