Transmission d’entreprise : pourquoi c'est si difficile pour les patrons

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Mettre un terme à sa carrière constitue une étape de vie complexe qui implique non seulement la perte d'un rôle professionnel mais aussi des changements de statut social, de réseaux relationnels, de routines et potentiellement de l'image de soi.
"Mettre un terme à sa carrière constitue une étape de vie complexe qui implique non seulement la perte d'un rôle professionnel mais aussi des changements de statut social, de réseaux relationnels, de routines et potentiellement de l'image de soi." (Crédits : Reuters)
Selon les experts, un tiers des 3,2 millions d’entreprises françaises sera bientôt concerné par le départ de leur dirigeant au cours des prochaines années. Mais l’arrêt d’une carrière peut s’avérer complexe. De nombreux ouvrages universitaires estiment que la réussite d’une telle démarche relèverait à 80% de facteurs psychologiques. Primé dans le cadre du «Grand livre de l’économie des PME», un texte universitaire fait un point sur ce sujet délicat.

Après le baby boom, bientôt le papy boom. En conséquence, selon les calculs des experts, un tiers des 3,2 millions d'entreprises françaises marchandes non agricoles sera bientôt concerné par le départ de leur dirigeant au cours des prochaines années.

Le sujet préoccupe tout le monde : le gouvernement, dont la dernière décision sur le sujet - informer les salariés deux mois avant la cession d'une entreprise - fait hurler les salariés et, bien sûr, les chefs d'entreprises.

Primé dans le cadre du grand prix du "Grand livre de l'économie des PME", le texte (rédigé par Évelyne Fouquereau, professeure des Universités à l'Université François-Rabelais de Tours, Séverine Chevalier et Grégoire Bosselut, tous les deux maîtres de conférences à l'université tourangelle) fait un point sur un sujet délicat, jusqu'ici relativement peu abordé par les chercheurs en raison, essentiellement, de la multiplicité des situations personnelles et de l'extrême diversité des entreprises de l'hexagone (taille, secteur d'activité, santé économique), et notamment des PME, ce qui implique de ne pas considérer le processus du désengagement professionnel des entrepreneurs comme une problématique simple et homogène.

Le départ à la retraite, opportunité ou source de stress ?

" Le départ à la retraite est appréhendé par les experts en sciences humaines comme l'une des plus importantes transitions de vie de l'adulte senior. Les enjeux et les conséquences psychologiques de l'arrêt de la carrière sont d'ailleurs devenus les objets d'étude d'un nombre croissant de scientifiques ces dernières années. En effet, mettre un terme à sa carrière constitue une étape de vie complexe qui implique non seulement la perte d'un rôle professionnel mais aussi des changements de statut social (passage du statut d'actif à celui de retraité), de réseaux relationnels, de routines et potentiellement de l'image de soi. Aussi, si pour certains individus, le départ à la retraite peut être appréhendé comme une opportunité de réaliser de nouveaux projets, pour d'autres en revanche, il peut être source de craintes ou de doutes ", avancent les auteurs de ce texte, rappelant que les entrepreneurs représentent actuellement près de 10 % de la population active et qu'environ un tiers des 3,2 millions d'entreprises françaises sera concerné par cette problématique dans les années à venir.

Une histoire de volonté

Dans la communauté scientifique, certains auteurs (comme Leroy, Manigart, & Meuleman, en 2007) ont donc cherché à identifier les conditions d'une transmission d'entreprise réussie, afin de tenter de pérenniser le tissu économique de notre territoire et de préserver les emplois des salariés. Ces experts ont ainsi révélé un certain nombre de dimensions propres à l'entreprise comme sa taille, son secteur d'activité ou encore son niveau de rentabilité qui contribuent à spécifier le contexte de la transmission.

Toutefois, d'autres auteurs estiment difficile d'optimiser une transmission d'entreprise si on restreignait l'analyse à une approche de type financier ou juridique sans prendre en compte les aspirations personnelles du dirigeant. En effet, de nombreux ouvrages de référence sur la cession-transmission d'entreprise considèrent même que la réussite d'une telle démarche relèverait à 80 % de facteurs psychologiques. Selon les observateurs, de nombreuses PME cesseraient leur activité au départ de leur dirigeant, non pas en raison de l'absence de repreneur mais par défaut d'anticipation et/ou résistance de ce dernier à céder son outil de travail.

Quels sont les enjeux psychologiques ?

La réponse à cette question repose sur le postulat suivant : les entrepreneurs sont à la fois des dirigeants et des propriétaires de leur entreprise, mais il existe également une appropriation psychologique de celle-ci, c'est-à-dire un " sentiment de possessivité et de bien-être psychologique associé à un objet", précisent les auteurs.

"Ainsi, certains auteurs n'hésitent-ils pas à écrire que les entrepreneurs considèrent en quelque sorte leur entreprise comme leur 'bébé', voire même peuvent totalement s'identifier à celle-ci ", poursuivent-ils."La littérature indique que les entrepreneurs, liés de manière quasi charnelle à leur entreprise, ont souvent des difficultés à se désengager professionnellement, et souligne le caractère particulièrement complexe, voire même potentiellement traumatisant, de leur fin de carrière. Selon Pailot (1999), cette résistance résulte d'un refus plus ou moins conscient de perdre un objet d'attachement central (l'entreprise), qui peut s'accompagner d'une perte identitaire et narcissique (abandonner les rôles de l'entrepreneur) ", avancent les universitaires, concluant que, prendre la décision d'arrêter leur rôle professionnel s'avèrerait donc, pour bon nombre d'entrepreneurs, un acte aux enjeux psychologiques importants. "Ces enjeux peuvent en partie conduire à des situations d'indécision et freiner, voire inhiber, le passage de relais", résument-ils.

Leur travail ne s'arrête pas là. S'appuyant sur des travaux menées auprès d'un échantillon de 713 dirigeants, ils ont également élaboré un questionnaire validé scientifiquement permettant d'appréhender la nature complexe des raisons qui sous-tendent - ou inhibent - la décision de ces professionnels de cesser leur activité entrepreneuriale.


Un outil d'aide à la décision

Intitulé "Inventaire des Raisons qui sous-tendent la Prise de Décision du départ à la
Retraite chez les Entrepreneurs" (IRPDRE), cet outil a été créé à partir du modèle en quatre dimensions "Push Pull Anti-push Anti-pull" de Mullet, Dej, Lemaire, Raïff, & Barthorpe (2000), initialement élaboré pour étudier la décision de migrer dans une population étudiante. Cette modélisation permet de cerner les mécanismes psychologiques en jeu en distinguant simultanément quatre dimensions :

  • (1) ce qui pousse les dirigeants à arrêter leur activité professionnelle (Push),
  • (2) ce qui les attire dans la situation future de retraite (Pull),
  • (3) ce qui les retient dans la situation actuelle d'actif (Anti-push), et
  • (4) ce qu'ils redoutent dans la situation future, à savoir dans la vie à la retraite (Anti-pull).

Les résultats de l'étude exploratoire menée par les chercheurs sont les suivants : l'état de santé perçu et le niveau de passion au travail sont les deux principaux éléments intervenants dans la prise de décision des entrepreneurs.

Deux dimensions à prendre en compte :  la santé et la passion

Les résultats ont révélé que les entrepreneurs qui évaluaient leur état de santé comme médiocre accordaient plus d'importance aux éléments négatifs de leur situation actuelle (Push) et positifs de leur vie future (Pull) susceptibles de les conduire à prendre la décision de partir à la retraite.

Les entrepreneurs estimant être en bonne santé accordaient en revanche plus de poids aux raisons susceptibles de les maintenir dans leur activité professionnelle (Anti-push). "De manière générale, ces résultats ont corroboré, dans la population spécifique des dirigeants de PME, les conclusions de nombreux travaux consacrés aux travailleurs seniors, soulignant l'importance de la dimension santé dans la prise de décision de l'arrêt de la carrière ", avance le texte.

Quand la passion prend le pas sur la raison

Concernant la passion au travail, le texte différencie deux types de passion : la passion harmonieuse et la passion obsessive. La première est définie comme une tendance motivationnelle qui conduit l'individu à choisir de s'engager librement dans une activité. Dans le champ professionnel, le travail occupe alors une place importante dans l'identité personnelle de l'individu mais reste en harmonie avec ses autres sphères de vie.

En revanche, la seconde conduit la personne à être contrôlée par son activité professionnelle. "Cette forme de passion est donc caractérisée par des compulsions et est associée à la dépendance au travail. Dans ce dernier cas, les formes d'engagement dans le travail sont plus rigides et peuvent par conséquent entrer en conflit avec les autres sphères de la vie de la personne", explique les auteurs. "Nos résultats recueillis auprès d'un échantillon de 271 dirigeants propriétaires de PME françaises, ont révélé que la passion au travail des entrepreneurs, qu'elle soit harmonieuse ou obsessive, était positivement reliée à la dimension Anti-push, favorisant le désir de maintien de l'entrepreneur dans son activité professionnelle", concluent les trois chercheurs tourangeaux.

S'appuyant sur une compréhension plus fine des processus psychologiques en jeu lors de cette dernière transition, cet outil, cet inventaire, peut-il être utile aux scientifiques et aux conseillers en trajectoires de carrière en leur permettant de mieux cibler leurs interventions ? C'est ce qu'espèrent les chercheurs qui ont décidé de poursuivre leurs travaux sur ce sujet.

On peut retrouver ce texte, et 49 autres contributions universitaires, dans le Grand livre de l'Economie PME, publié par les éditions Intercessio.

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Commentaires
a écrit le 05/12/2014 à 10:21 :
Bon article.
La loi Hamon obligeant le patron à informer son personnel 2 mois avant la vente, ne peut que renforcer les freins psychologiques du patron.
Il doit percevoir dans le regard de ses employés un sentiment de préretraité, lacheur etc...
a écrit le 04/12/2014 à 8:21 :
Maintenant ça va etre très simple, les salariés vont se mettre en coopérative et racheter l'entreprise et tout ira pour le mieux in the best world.
a écrit le 04/12/2014 à 6:15 :
encore des rentiers inutiles !!!
a écrit le 03/12/2014 à 22:38 :
Encore des gars qui inventent l'eau tiède...
Evidemment qu'un patron délègue PEU car il DOIT tout contrôler.
A partir de là, TU voudrais, TOI, que ce gars te fasse confiance spontanément comme le premier boeuf venu..?? Autant qu'il fasse confiance à un publicitaire ou un "conseil"...
Même mes gosses, je voudrais qu'ils soient meilleurs que moi. Te dire...
Réponse de le 04/12/2014 à 4:01 :
et bien, tant mieux si ce genre de sociétés disparaissent si ce genre de patrons disparait...
a écrit le 03/12/2014 à 22:31 :
Et la fiscalité?? C'est pas le moindre des sujets dans la cession d'une PME!
Réponse de le 03/12/2014 à 22:40 :
10%. Oui : 10%.
SI UNE boite bien préparée au départ du dirigeant n'a pas prévu une imposition à 10%, il vaut mieux qu'elle meure, en effet...
a écrit le 03/12/2014 à 18:11 :
C'est pas parce que le Jésus est mort que le monde a arrêté de tourner; pour les entreprises c'est pareil... Les indispensable y en a plein les cimetières, mais pas un seul parmi les vivants...
Réponse de le 03/12/2014 à 22:32 :
Vous devez être fonctionnaire et syndiqué
a écrit le 03/12/2014 à 17:04 :
pas besoin de faire une thèse sur le sujet.
le seul problème tient en 3 lettres : CGI (code général des impôts)
Réponse de le 04/12/2014 à 4:02 :
ben voyons, c'est toujours la faute des impots en france ! Alors comment expliquez vous que des milliers de sociétés françaises réussissent très bien ?
Réponse de le 04/12/2014 à 8:22 :
Quand on ne sait pas on se tait : connaissez vous la fiscalité applicable aux plus values de cession et le fait que le fruit de la vente va direct dans la prise en compte de l ISF ?
a écrit le 03/12/2014 à 15:51 :
La fiscalité est le problème de fond qui fait que les successions de PME sont très difficiles. Pour cette raison le nombre de grosses PME familiales françaises est insuffisant si on compare avec l'Italie et l'Allemagne. ISF et droits de succession font des ravages. Un suicide économique moins important que l'idéologie socialiste fondée sur la jalousie. Mais finalement, on se fout du sort de ce pays.....
a écrit le 03/12/2014 à 15:27 :
Un bon article de vulgarisation d'un travail scientifique que j'ai lu avec plaisir.

C'est rare et c'est agréable!

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