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ÉconomieInternational

"Le terrorisme islamiste pourrait déclencher une escalade de violence"

Propos recueillis par Laurent Chemineau

Publié le 16 avril 2009 à 06:38 - Mis à jour le 16 avril 2009 à 06:49

Le Quotidien Numérique

06 juin 2026

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Christophe Jaffrelot, ancien directeur du Ceri à Sciences Po et auteur de "New Delhi et le monde" (Autrement, 2008), décrypte les enjeux des élections indiennes.

La Tribune : Quelle pourrait-être l¹issue des élections qui débutent en Inde ?

Christophe Jaffrelot : Bien des scénarios sont possibles. Le plus plausible aujourd'hui est celui du maintien au pouvoir du Premier ministre Manmohan Singh. Une alchimie inédite a en effet permis à la coalition actuelle, l'UPA, constituée autour du Congrès, d¹éviter une certaine usure du pouvoir. La personnalité de Manmohan Singh explique en partie dette situation. C'est à la fois un technicien, un économiste reconnu, et un homme intègre. Il a poursuivi la libéralisation de l¹économie indienne sans précipitation avec notamment un retrait de l'Etat - sans privatisation - d'entreprises publiques comme la State Bank of India. Mais la stabilité du pouvoir tient aussi à la présence de Sonia Gandhi qui jouit à la tête du Congrès d¹une grande popularité. Elle le doit en partie à son renoncement au pouvoir il y a cinq ans quand elle aurait pu devenir Premier ministre mais a préféré lisser ce poste au Dr Singh. Sa présence au-dessus de la mêlée neutralise les luttes de factions et elle est un peu la conscience de gauche du gouvernement qu¹elle a encouragé à mettre en place le fameux programme garantissant 100 jours de salaire minimum aux familles rurales dont aucun membre n¹a d'emploi stable. Ces deux figures ont apporté un équilibre au pouvoir.

Quelles est l'alternative politique ?

Durant quelque temps, Sonia Gandhi a songé à pousser son fils Rahul sur le devant de la scène. Elle y a manifestement renoncé pour le moment, au bénéfice de Manmohan Singh, malgré le quintuple pontage cardiaque qu¹il a dû récemment subir. Hors du Congrès, il existe une alternative, la coalition de la NDA dont le pilier est le BJP, le parti nationaliste hindou. Cette coalition a perdu certaines de ses composantes et devra sans doute nouer de nouvelles alliances pour revenir au pouvoir, jusqu¹à se rapprocher de formations telles que le BSP, le parti Dalit (intouchable)qui est à la tête de l¹Uttar Pradesh. Mais une telle coalition, si elle devait gouverner, manquerait de cohésion et risquerait de se traduire par une instabilité parlementaire.

Quels sont les principaux thèmes de la campagne ?

Le Congrès va faire valoir ses réalisations sur le terrain économique et social. Quant au BJP, la sécurité tiendra une place importante dans sa propagande. Depuis cinq ans, le terrorisme islamiste prend de l'ampleur en Inde. Depuis 2006, on enregistre un attentat tous les trois à quatre mois dans une grande ville indienne. Cette question figure dans les programmes des deux principaux camps qui s¹opposent dans ces élections. Le Congrès avance une réponse sociale en proposant d¹introduire une forme d'action positive en faveur des musulmans. Un rapport, commandité par le pouvoir, a montré que les musulmans perdaient du terrain au plan socio-économique en raison d¹un accès difficile à l¹emploi. Côté BJP on dénonce la démagogie du Congrès, accusé de convoiter le "vote musulman" et on appelle les Musulmans à un effort d¹éducation.

Craignez vous l¹escalade de la violence ?

Le risque d¹escalade existe. Jusqu¹aux années 2007-08 les actes de terrorisme perpétrés en Inde ont été largement téléguidés par le Pakistan ou des organisations basées au Pakistan. Mais depuis 2007 des groupes islamistes indiens revendiquent la responsabilité d'attentats importants. Cela a été le cas d'Indian Mujahideen, un mouvement issu d'un syndicat étudiant. Face au terrorisme islamiste, des terroristes hindous s'organisent. Certains disposent d¹appuis au sein de l¹armée indienne comme l'a montré l'enquête concernant l'attaque d'une mosquée de Malegaon (dans le Maharashtra) en septembre 2008. Le risque de spirale est d¹autant plus grand qu¹il y a toujours des groupes pakistanais ou bangladeshis prêts à apporter leur aide aux mouvances islamistes indiennes et plus encore à agir seuls comme les attentats de Bombay l'ont bien montré en 2008. Le prochain pouvoir aura un sérieux défi ethno-religieux à relever. Or, le BJP propose d¹adopter une loi d¹exception dont on sait quels mauvais usages il pourrait être fait, rafles aveugles, détentions provisoires à rallonge etc.

Jusqu¹où les tensions entre l¹Inde et le Pakistan peuvent-elles aller ?

La multiplication des attentats a fini par rendre difficile la poursuite du dialogue entre l¹Inde et le Pakistan. L¹Inde voudrait clore ce chapitre de tensions chroniques qui se traduit au Cachemire par le maintien de troupes coûteuses. Mais pour y parvenir, elle compte sur un geste du Pakistan qui n'est prêt à aucune concession significative. Islamabad se crispe aujourd'hui en raison de la présence de l'Inde en Afghanistan où son action dans la reconstruction est trop importante aux yeux des Pakistanais. Et l'arrivée de Barack Obama au pouvoir n'arrange pas à cet égard les affaires de l'Inde car le nouveau président américain souhaite voir les deux pays régler le conflit du Cachemire pour qu'il cesse d'accaparer d'importants moyens militaires du Pakistan qui pourraient être redéployées à la frontière pakistano afghane. Or l'Inde n'envisage pas de faire la moindre concession au Cachemire, en tout cas pas à l'invitation d'un tiers.

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L'Inde sait que la Chine reste l¹ami des mauvais jours du Pakistan. Pékin utilise ce pays pour s¹ouvrir un accès à l¹océan indien et au détroit d¹Ormuz en développant le port de Gwadar au Balouchistan. La Chine reste la grande rivale de l'Inde. Mais il n¹est pas question de rouvrir les hostilités. Pour l'instant les deux pays jouent la coopération par exemple à l¹OMC, même si récemment on a vu Delhi tenté par le protectionnisme en décidant des restrictions sur ses importations de jouets chinois. La Chine va peut-être devenir cette année le premier partenaire commercial de l¹Inde devant les Etats-Unis. Mais à plus long terme, la rivalité peut revenir sur la question du contrôle de l¹Océan indien par exemple. L'Inde, en tout cas, ne baisse pas sa garde. Dans son budget 2009, elle a augmenté ses dépenses militaires de 38%. Elle est maintenant dotée de missiles balistiques d'une portée de 3000 km et pouvant atteindre de grandes villes chinoises. Si le Pakistan était la seule cible visée, il ne serait pas utile de pouvoir tirer si loin.

La cohésion nationale indienne est-elle toujours menacée ?

Entre les Etats relativement prospères tels que le Karnataka ou le Maharashtra et les autres, comme le Bihar, les intérêts sont souvent contradictoires. Cette situation menace la cohésion nationale et rend urgent de réduire les inégalités entre le nord et l'est de l¹Inde, pauvre, et le sud et l'ouest, plus riche. Partout où gagne la misère on voit se développer des groupes maoïstes - les naxalistes - qui attaquent, voire assassinent, des propriétaires fonciers ou des fonctionnaires.

Le sort des intouchables va-t-il s'améliorer ?

Ces élection sont l'occasion d¹une démocratisation de ce qu'il est convenu d¹appeler la plus grande démocratie du monde. Depuis les années 1990, les partis politiques représentant les basses castes et les intouchables montent en puissance à chaque élection. Pour contrer ce phénomène, le Congrès et le BJP donnent de plus en plus souvent leur investiture à des candidats de basse caste dans l¹espoir de capter les voix des électeurs de cette plèbe. La question est à présent de savoir si la tendance va se poursuivre et si le nombre de ses représentants occupant des postes importants dans les sphères du pouvoir va encore augmenter.

Propos recueillis par Laurent Chemineau

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