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"La colère du peuple contre les banquiers est légitime"

Propos recueillis par François Lenglet

Publié le 08 février 2010 à 07:33

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Adair Turner, patron de l'organisme britannique de supervision de la finance, la Financial Services Authority, livre ses pistes pour lutter contre les bulles spéculatives.

- La Tribune : vous aviez évoqué l'année dernière, la finance "hypertrophiée" et les risques qu'elle faisait peser sur l'économie réelle. Dix-huit mois après la crise, on a le sentiment que pas grand chose n'a changé dans la finance...
- Adair Turner : cette année va être cruciale. C'est l'année qui devra nous faire passer des grands principes de la régulation à la réalité concrète, en débouchant sur des contraintes plus fortes pour le monde de la finance.

- La "règle Volcker" présentée par Obama le mois dernier, qui vise à limiter la spéculation des banques sur leurs fonds propres, vous semble être une bonne idée ?
Les principes en sont bons, et je me félicite que l'administration américaine les affirme avec force : les banques commerciales doivent se concentrer sur leur activité première, le service du client final, le financement de l'économie. Mais le vrai problème, ce sont les détails de la mise en ?uvre. Je ne pense pas qu'il soit possible, techniquement, de déterminer avec une loi ce qui est permis et ce qui ne l'est pas. Quand on s'attaque à ce problème, on revient vite aux obligations portant sur le capital des banques, c'est le c?ur du problème, c'est là qu'il faut agir.

- Il y a maintenant une crise financière tous les trois ou quatre ans, à cause des bulles spéculatives. Que peut-on faire pour limiter les dégâts sur l'économie réelle ?
On a besoin de nouveaux outils, sinon il va se produire une nouvelle catastrophe. Chaque crise est légèrement différente de celle qui précède, et pourtant, il y a des facteurs de permanence troublants. On a déjà vu des crises bancaires et immobilières très graves, en Suède par exemple, au début des années 1990. C'est exactement ce qui s'est passé au Royaume-Uni en 2008. Nous pourrions nous pardonner de ne pas comprendre des crises nouvelles, mais ce qui pose problème, c'est notre incapacité à tirer les leçons de phénomènes qui se sont déjà produits !

- Alors, que faire ?
Je suis de plus en plus convaincu qu'il faut contrôler l'expansion du crédit, indépendamment de la politique monétaire.

- C'est une vieille idée qu'on a abandonnée il y a trente ans !
C'est à la fois vieux et neuf. Plus je réfléchis à cela, plus l'idée me semble intéressante. Certains pays le font d'ailleurs déjà, la Chine par exemple, avec un succès réel. D'autres, comme l'Allemagne ou l'Italie, le pratiquent également, non pas avec des réglementations, mais en étant plus sélectif pour la distribution de crédit à l'immobilier par exemple.

- Comment faire, dans un marché financier largement mondialisé ?
Il faudrait faire la différence entre les crédits selon leur finalité. Il y a ainsi des crédits qui financent l'activité réelle, de nouveaux actifs ou des investissements, qui débouchent sur de la croissance ; le remboursement s'effectue au moyen du cash-flow créé par l'activité nouvelle. Et d'autres financent le rachat d'actifs existants - les crédits pour l'immobilier, pour les LBO ou rachats d'entreprise - avec un endettement élevé, où ce sont les plus-values qui financent le coût du crédit. Ce sont deux formes de prêts très différentes, il n'y a pas de raison de limiter les premiers, alors que les autres n'ont pas toujours d'utilité sociale, ils peuvent même être dangereux. Et lorsqu'on relève les taux d'intérêt, on pénalise indifféremment les deux, on frappe même davantage l'activité réelle, alors que l'on récompense les spéculateurs : le resserrement de la politique monétaire se traduit souvent par une montée du taux de change, qui augmente la plus-value. On n'a pas assez réfléchi à cela, notamment au Royaume-Uni, à cause de l'idéologie ambiante qui était contre une telle distinction. Nous étions aveuglés par la crainte de voir resurgir l'interventionnisme et ses travers.

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- Lorsqu'on observe le fonctionnement actuel de la finance, on a quelques doutes sur la sincérité de leur désir de changement... Vous-mêmes avez été très critiqué, après vos déclarations.
C'est vrai que j'ai été critiqué par certains, mais d'autres financiers éminents, comme Stephen Green, le patron de HSBC, ont admis qu'une partie de leurs activités n'avaient aucune utilité pour l'humanité. Par ailleurs, de nombreuses banques améliorent leur surveillance des risques. Mais c'est vrai qu'il y a parmi eux des responsables qui n'ont toujours pas compris combien légitime est la colère du peuple. Pendant des années, on a répété des fables sur l'innovation financière et le dynamisme du secteur bancaire, réputés favorables à l'économie dans son ensemble, et on a justifié ainsi les rémunérations considérables dans la finance. Après la crise, ces rémunérations un peu étranges sont devenues scandaleuses, à cause du tort que la finance a porté à l'économie. Et il y a aujourd'hui une demande populaire très légitime pour que les régulateurs et le gouvernement mettent de l'ordre.

- Nicolas Sarkozy a défendu à Davos l'idée d'un "Bretton Woods 2", une grande conférence internationale pour remédier à l'instabilité des changes. Qu'en pensez-vous ?
C'est très difficile de contrôler les taux de change lors que les mouvements de capitaux sont libres. Et je ne suis pas convaincu que les mouvements entre le dollar et l'euro soient le problème fondamental de l'économie mondiale... Quand les échanges commerciaux sont en large partie régionalisés - c'est le cas en zone euro - l'exposition aux fluctuations des taux de change est limitée. Le vrai problème, c'est pour les pays de taille intermédiaire, comme la Thaïlande ou l'Argentine, qui souffrent beaucoup de l'instabilité.

- Croyez-vous à la reprise ?
Nos économies sont manifestement en phase de redémarrage. Ce qu'on ne parvient pas à évaluer, c'est la solidité et la durée de cette reprise, qui pourrait être contrariée par les déficits publics. Certes, il nous faut maintenir les plans de relance. Je fais partie de ceux qui estiment qu'il ne faut pas encore appuyer sur le frein : le problème des pays développés est toujours celui de l'insuffisance de la demande. Tout en stimulant la demande, il faut afficher un plan crédible de contrôle des déficits. Avec la crise grecque, on voit ce qui se passe lorsqu'un pays tarde à définir une stratégie claire en la matière. Par ailleurs, au plan mondial, l'une des sources de croissance est la Chine, qui a massivement augmenté son investissement. Cela ne peut pas continuer ainsi.

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- Qu'est-ce qui vous inquiète ?
Le problème, ce n'est pas l'investissement chinois dans les routes, les aéroports et les infrastructures dont le pays a besoin. Ce sont les flux de crédit qui se déversent dans l'immobilier des grandes villes. Je ne crois pas que cela soit encore un danger considérable, mais c'est à surveiller. Je sais que les autorités chinoises y sont très attentives. Ils vont avoir à agir dans ce domaine, pour fermer les vannes du crédit.

Propos recueillis par François Lenglet

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