Les temps sont durs pour les islamistes radicaux

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La mouvance radicale vient brutalement de se faire déposséder de son combat fondateur, mené au nom du peuple. Leur "fond de commerce" repose en effet sur les liens entre les dictateurs et leurs alliés occidentaux.

La contestation populaire des dictatures dans la région arabe est une très mauvaise nouvelle. Pas seulement pour les dirigeants de ces pays, poussés à se retirer comme en Égypte et à fuir comme en Tunisie, successivement lynchés par leur peuple et lâchés par leurs alliés de toujours. Pas seulement pour leurs frères voisins, qui observent avec effarement ces foules en masse qui les conspuent : ceux-ci tentent encore, comme en Jordanie, en Algérie et au Yémen, d'anticiper sur leur tour à venir en faisant tomber quelques têtes, espérant ainsi sauver la leur. C'est aussi et surtout une très mauvaise nouvelle pour les partisans de l'islamisme radical et du djihadisme international, à qui cette vague de soulèvement vient de porter un terrible coup.

Tétanisés, les idéologues de cette mouvance, d'ordinaire si bavards et si prompts à s'emparer de la cause arabe et de la défense des musulmans opprimés qui va avec, pour mieux l'instrumentaliser, cherchent encore la riposte. Comment pourraient-ils en effet se réjouir de la défaite des tyrans, dictateurs, oppresseurs, ces Tawaghits corrompus érigés en premiers ennemis par Oussama ben Laden depuis plus d'une décennie, quand c'est bien à ces mêmes dictateurs que cette idéologie extrémiste doit sa naissance, son développement, sa justification ? Comment pourraient-ils continuer à s'en prendre aux alliés occidentaux, américains en tête, grâce à qui ces dictateurs ont pu se maintenir aussi longtemps au pouvoir, quand ceux-là se rangent du côté des insurgés en sommant leurs fidèles "esclaves" de disparaître du champ ? Comment les penseurs de cette idéologie extrémiste pourraient-ils encore revendiquer être les seuls capables de recréer l'unité arabe et la mythique "oumma", cette communauté des croyants sans frontières, quand les populations d'Égypte, de Tunisie, du Yémen, d'Algérie, l'ont déjà réalisée, en communiant unis dans un même soulèvement contre leur régime respectif, pendant que leur jeunesse se mobilise sur les réseaux numériques transnationaux ?

La mouvance radicale vient brutalement de se faire déposséder de son combat fondateur, mené au nom du peuple de la région, et c'est ce peuple qui s'en est emparé et l'a mené à son terme, sans cette mouvance et surtout contre elle. "Ni Ben Ali, ni Ben Laden" serait le meilleur slogan pour en rendre compte, et enfin reléguer définitivement aux oubliettes l'autre slogan resté célèbre d'un ancien directeur de "L'Express" - "plutôt Ben Ali que Ben Laden" - qui a trop longtemps fixé les règles du jeu...

Véritable instrument de régulation diplomatique entre les pays occidentaux et les régimes de la région, l'épouvantail islamiste - et son pendant opérationnel, la lutte antiterrorisme -, que ces régimes ont toujours su confondre avec la chasse aux opposants, a perversement trouvé sa légitimité dans sa fantastique capacité à produire de la radicalité. En affrontant leur dictateur, ces populations ont affronté le même ennemi que leur autre pire ennemi, l'extrémisme islamiste dont elles ont toujours été les premières victimes. Avec la force du nombre et du consensus résumé en un seul slogan "barra ! - dehors !" -, elles ont cloué au pilori les clivages dans lesquels elles se sont vues enfermées, balayant dans un même élan, les ambitions mortifères des mouvements les plus radicaux.

L'opposition aux régimes, dont il a été trop souvent décrété qu'elle se résolvait à la seule nature islamiste, vient de trouver sa nouvelle forme : le barraïsme. Une idéologie de rejet contre les deux seules alternatives de modèle politique auxquels on leur accordait jusque-là le droit de se projeter : la dictature pro- occidentale ou la république islamique. S'il est difficile de prévoir le type de gouvernance qui en sortira, la pire des erreurs de jugement aujourd'hui serait de réduire cette dynamique inespérée et salutaire à un jeu de balance, qui libérerait ces pays d'une dictature pour les enfermer dans une autre, islamique et chariatique.

Que les partis islamistes intègrent aux côtés d'autres forces, démocratiques, le nouveau modèle de gouvernance à venir, et dont l'expérience turque constitue désormais un modèle de référence, apparaît comme un bien meilleur paravent à l'extrémisme que la marginalisation et le déni de leur représentativité. Il faut bien au contraire voir dans le barraïsme une chance de désarmer l'idéologie de la violence entretenue par les stratégies occidentales de complaisance à l'égard des pires régimes. Sans compter la promesse que cette perspective représente d'assurer une meilleure sécurité dans le monde, celle-là même au nom de laquelle des armées comme les nôtres vont combattre en vain à des milliers de kilomètres de là.

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Commentaires
a écrit le 20/02/2011 à 16:18 :
Il est exact d'écrire que la Turquie moderne (certes très imparfaite et encore hésitante dans ses choix démocratiques), apparaît être un exemple vers lequel pourraient tendre les pays mulsulmans qui conjuguent, maintenant, le verbe "dégager" à l'impératif!.

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