Six pistes pour maîtriser la volatilité des matières premières

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La Tribune Infographie/MPOTTIER
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Un rapport confidentiel remis à Nicolas Sarkozy juge impossible d'encadrer la spéculation, malgré l'objectif affiché de la présidence du G20. Lisser les cours des produits agricoles passe par d'autres voies.

La flambée du blé, l'été dernier, avait rendu le sujet explosif. Celle du maïs, plus récente, a relancé les difficultés. Alors que plus d'1 milliard d'êtres humains souffrent de la faim dans le monde, contre 800 millions il y a quinze ans, l'envolée des cours des produits agricoles n'est politiquement - ou humainement - plus supportable. Nicolas Sarkozy a fait d'un meilleur encadrement et de la réduction de la spéculation une priorité de sa présidence du G20. La cession du Conseil international des céréales se déroule ce mardi, un G20 agriculture suivra les 22 et 23 juin.

Encadrer la volatilité des cours relève pourtant de la mission impossible. Pierre Jacquet, économiste en chef de l'Agence française de développement, et chargé de remettre un rapport sur le sujet au chef de l'État, notamment pour faire entendre la voix des pays les moins avancés, associe la spéculation à un mal inévitable. Il a remis un rapport intérimaire, qui demeure confidentiel, mais dont il a dévoilé les grandes lignes la semaine dernière à Londres, lors d'une conférence organisée par l'ambassade de France.

« La spéculation fournit deux services : un positif, en apportant de la liquidité ; un négatif, en accentuant les tendances de prix. Le problème est qu'il est très difficile de séparer les deux effets. On ne peut pas en bloquer un, sans bloquer l'autre. » Il en conclut que la solution n'est pas d'imposer plus de régulation financière, même s'il reste ouvert à l'idée : « C'est sain d'en débattre, étant donné l'énorme crise financière qui a eu lieu. » Mais Pierre Jacquet prône d'autres solutions. En particulier, il estime qu'il faut introduire une meilleure gestion financière des risques dans le domaine agricole, en particulier pour les pays pauvres. Il imagine par exemple que les contrats d'achat de produits agricoles soient passés sur plusieurs années (voir ci-dessous).

Ce n'est pas la première fois que l'importance de la spéculation est relativisée. En février, un rapport de la Commission européenne faisait la même analyse, tout comme l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), ou encore la Commodity Futures Trading Commission aux États-Unis en leur temps. L'association humanitaire Oxfam, présente à la conférence de Londres la semaine dernière, va dans le même sens : « Le lien entre la volatilité des prix agricoles et la spéculation est probablement faible », estime Richard Gower, spécialiste du sujet à l'association.

Personne ne nie la financiarisation du secteur. Le nombre de contrats à terme de matières premières échangées a doublé entre 2006 et 2010. Et à court terme, l'arrivée massive de paris spéculatifs sur le petit marché parisien du colza par exemple participe à la hausse des prix : « Un biais se crée puisqu'il y a brusquement beaucoup d'acheteurs sur le marché à terme, pour le même nombre de vendeurs », assure un expert des marchés. Ce cas de figure ne tient pas toutefois dans la durée, puisque les vendeurs profitent de la hausse des prix pour vendre leur marchandise, lissant le phénomène spéculatif. Et au final, les nombreux spécialistes qui se sont penchés sur le problème estiment que la source de la hausse des prix est à chercher d'abord dans une série de phénomènes réels : la population augmente et les récoltes ne suivent pas ; les pays émergents s'enrichissent et changent de régime alimentaire (plus de viande notamment), ce qui augmente les besoins en graines ; les biocarburants détournent une grande partie de certaines récoltes ; enfin la récurrence de catastrophes météorologiques, accentuées par le réchauffement climatique, pèse tous les ans sur les niveaux de production. La sécheresse actuelle qui sévit en Europe du Nord, et qui dope une nouvelle fois les cours du blé, de l'orge, et du maïs, remet l'aléa météo au coeur du sujet. Cette réalité n'en rend pas moins criantes les conséquences sociales de l'envolée des prix alimentaires, particulièrement dans les pays les plus pauvres. Aux États-Unis, les ménages dépensent 6 % de leurs revenus dans l'alimentation, contre 50 % en Zambie. « Si les prix doublent, la consommation diminue donc de moitié en Zambie, et les gens ont faim, tandis qu'elle ne baisse que de 5 % aux États-Unis », conclut Richard Gower, d'Oxfam. Cela rend la recherche de solutions pour réduire la volatilité des prix d'autant plus urgente.

 

1. Passer des contrats de long terme avec les producteurs

C'est l'idée essentielle défendue par Pierre Jacquet, l'auteur du rapport remis à Nicolas Sarkozy : « Il faut introduire une meilleure gestion du risque dans l'agriculture ». Cette approche comprend notamment des solutions relativement simples, comme par exemple faciliter l'accès au « hedging » (le fait pour un producteur de se couvrir auprès d'une banque sur un prix minimum). « Ces produits sont souvent peu compréhensibles et il faut fortement améliorer l'éducation financière des producteurs. » C'est particulièrement vrai dans les pays les plus pauvres, précise-t-il.

Engagement sur un prix

La gestion du risque inclut aussi une approche financière plus complexe, en particulier pour mettre en place des contrats entre acheteurs et producteurs sur plusieurs années. Pierre Jacquet imagine des contrats financés par des banques, où l'acheteur s'engagerait sur un prix ou une fourchette de prix sur plusieurs années, peut-être auprès d'un groupe de producteurs. Autre exemple : « On peut aussi imaginer des emprunts contractés par les producteurs, qui soient liés aux risques de la récolte, en offrant plusieurs périodes de grâce dans le remboursement en cas de mauvaise récolte, ou d'effondrement des prix. » Selon Pierre Jacquet, ce genre de financement permettrait aux producteurs d'investir à plus long terme.

Si l'idée est séduisante, elle laisse sceptiques de nombreux banquiers. L'un d'entre eux, spécialiste du financement agricole dans une grande banque internationale, refuse de s'avancer sur plusieurs années : « Il est hors de question que je finance un producteur de coton ou de café sur plusieurs récoltes, explique-t-il. Les risques d'une année sur l'autre sont trop importants, que ce soit les conditions météo, les risques géopolitiques ou les possibles maladies. Sur une seule année, je suis prêt à étudier des financements innovants, mais je ne connais aucune banque qui prendrait le risque sur plusieurs années. » En gros, les banques laissent aujourd'hui les risques aux producteurs, et n'ont guère de raison de changer d'idée.

2. Recourir aux OGM et à la science

Et si les OGM avaient un rôle à jouer ? C'est un gros mot en France, mais une partie des modifications génétiques est nettement mieux acceptée dans le reste du monde. En Afrique, le coton OGM est très sérieusement étudié et certains pays ont donné leur feu vert. Outre les OGM, la science doit avoir un rôle à jouer pour améliorer les rendements agricoles sans épuiser les sols. Dans ses propositions dans le cadre du G20, la France insiste sur ce point. En Afrique, seuls 20 % des producteurs utilisent les graines les plus performantes.
 

3. Réduire un gaspillage dramatique

Le tiers de la nourriture produite à travers le monde termine à la poubelle. L'estimation choc vient de la FAO, qui estime que 1,3 milliard de tonnes d'alimentation sont perdues ou gaspillées. Du côté des pays riches, ce sont avant tout les normes sanitaires et la mauvaise gestion des réfrigérateurs chez les particuliers qui expliquent cela. Dans les pays pauvres, le problème vient de la mauvaise conservation des récoltes. Lutter contre ce gaspillage relève souvent de simples idées de bon sens et peut avoir un véritable impact.

4. Renforcer les infrastructures des pays pauvres

Contrairement à l'idée reçue, une large partie de la production agricole mondiale ne se retrouve pas sur les marchés internationaux. Seuls 18 % du blé mondial ou 6 % du riz y transitent, par exemple. Les problèmes de faim et de production agricole sont avant tout locaux, particulièrement dans les pays les plus pauvres. Le G20 peut donc avoir un rôle clé à jouer pour développer les infrastructures agricoles dans ces pays. Cela peut concerner des équipements de stockage, pour aider à faire face en cas de soudaine catastrophe climatique, par exemple. Cela peut aussi être tout simplement un développement des transports : « La Zambie a trop de blé cette année, mais elle a beaucoup de difficultés à le transporter faute de routes, explique Anthony Venables, professeur à Oxford. Résultat, une partie du stock est simplement laissée à pourrir. » Une grande partie des terres des pays les plus pauvres est également sous-utilisée, jusqu'à 70 % dans le cas de la Zambie.

5. G20 agricole : premier round à Paris fin juin

C'est un début. Le secrétaire américain à l'Agriculture, Tom Vilsack, a promis à Bruno Le Maire qui lui rendait visite la semaine dernière, d'être présent à Paris lors du G20 agricole, les 22 et 23 juin. L'organisation de ce sommet, le premier du genre, est déjà en soi un premier pas sur le sujet sensible de l'agriculture, plus souvent source de conflits que de palabres sereines. Pour contourner le débat idéologique sur le rôle de la spéculation, le G20 agricole s'attachera à traiter chacune des causes de la volatilité. « En ayant une approche globale, on sort du débat un peu stérile sur la spéculation », explique une source au ministère de l'Agriculture. Sous la pression des États-Unis, la délicate question de la régulation des marchés financiers est d'ores et déjà reléguée aux bons soins des ministres des Finances. Mais la bataille se poursuit sur les questions pratiques. La Chine tique sérieusement sur l'organisation de la transparence. Les États-Unis protestent contre l'idée de stocks disposés dans les pays les moins avancés, entrave à la loi du marché. Or un des objectifs du sommet de juin sera de formuler une demande solennelle des ministres de l'Agriculture à leurs homologues des chiffres, visant à établir une vraie régulation pour le G20 de Cannes, début novembre. Un texte de pure forme donc, mais à valeur de test. Sur lequel un risque bien réel subsiste : celui de l'absence de consensus. Au G20, comme au G8, les décisions doivent être adoptées à l'unanimité. Il n'y a donc d'accord sur rien tant qu'il n'y a pas d'accord sur tout.

6. Coordonner les politiques agricoles nationales

Le brusque embargo sur les exportations de blé russe, décidé début août 2010, a pris les acheteurs de court. L'Égypte s'est retrouvée à devoir in extremis acheter du blé, au prix fort, en France surtout. Mais le temps que l'office d'État, le Gasc, trouve d'autres fournisseurs, les prix domestiques du blé s'étaient envolés sur les bords du Nil. C'est contre ce type d'événement très déstabilisant pour les pays acheteurs que le G20 veut mettre en place un système d'alerte au niveau ministériel, qui permettrait de chercher des réponses alternatives aux restrictions des exportations. Les mesures extrêmes d'embargo total ou partiel, ou de taxes dissuasives à l'exportation, ne pourraient ainsi être mises en place qu'avec l'autorisation de l'OCDE et de la FAO. En l'occurrence, d'autres pays auraient pu proposer leur coopération à la Russie avant qu'elle n'annonce son embargo, afin d'éviter que les cours ne s'emballent brusquement.

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Commentaires
a écrit le 14/06/2011 à 11:12 :
Financiariser à l?extrême. Très bon plan.
a écrit le 13/06/2011 à 13:49 :
Ok sur toutes ces mesures sauf les OGM qui n'apportent rien, ça renforce au contraire le pouvoir des financiers. Il faudrait ajouter une meilleure utilisation de l'eau grâce à la prévision et aux technologies actuelles et futures. Enfin et surtout ne pas oublier de taxer les contrats à terme qui n'enrichissent que les gros et les financiers, donc ni les producteurs ni les consommateurs.
a écrit le 12/06/2011 à 6:41 :
Je suis tres surpris que M.Pierre Jacquet economiste en chef .... precise: "La spéculation fournit deux services : un positif, en apportant de la liquidité et un negatif...."ce n'est plus a demontrer Paul Jorion l'a tres bien fait dans ses livres la speculation contemporaine ne fournit pas,plus de liquidite aux producteurs,les profits speculatifs qui sont realises au grand casino ne vont que dans les poches des speculateurs et des organisateurs du marche.Maintenant evidemment un etat en prelevant un impot sur la consommation exemple la TVA voit ses recettes augmenter quand les matieres premieres augmentent.Quant a recourir aux OGM et a la science pour l'agriculture bien sur ???????et pour nos vieux les gardes mobiles?
Réponse de le 14/06/2011 à 6:29 :
Par liquidité de marché, on entend : grand nombre de transactions. Et, il évident que sur les "commodities", ce sont les spéculateurs qui apportent cette liquidité !
Réponse de le 14/06/2011 à 7:54 :
D?où la tiennent ils ces spéculateurs, cette liquidité !
Réponse de le 14/06/2011 à 11:11 :
Des états et fonds de pension.

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