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ÉconomieInternational

Sotchi, médaille d'or des JO les plus chers de l'histoire

Emmanuel Grynszpan, à Moscou

Publié le 05 mars 2013 à 14:17 - Mis à jour le 05 mars 2013 à 14:19

Le Quotidien Numérique

05 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Ces Jeux olympiques d'hiver qui se tiendront devaient coûter à l'origine la bagatelle de 10 milliards d'euros. C'était déjà beaucoup plus que toutes les éditions précédentes. Mais, à un an de leur ouverture, leur budget a déjà quintuplé. Pour faire passer la pilule, Vladimir Poutine tire l'oreille d'oligarques supposés financer la construction. Mais, à y regarder de plus près, l'opération relève surtout d'un gigantesque pillage des deniers de l'État.

Vladimir Poutine, le président de la Fédération de Russie, veut coûte que coûte offrir des JO monumentaux symbolisant le renouveau du pays. Pendant cinq longues années, les 345000 habitants de Sotchi, une station balnéaire sur les bords de la mer Noire, ont respiré de la poussière, subi d'incessantes coupures d'électricité. Des centaines d'entre eux ont été expropriés quasiment manu militari, mais le résultat est là.
À quelque 40 km de la ville, sur les pentes du Caucase, se dressent quatre nouvelles stations de ski (le « cluster neige »). En bord de mer, cinq énormes patinoires (le « cluster glace ») plus un gigantesque stade de 40.000 places ont surgi du sol. Les XXIIe Jeux olympiques d'hiver seront les plus « compacts » de l'Histoire, se félicitent les organisateurs.

Tout a dû être construit pratiquement à partir de zéro
Mais à quel prix ? Le vice- Premier ministre, Dmitri Kozak, a lâché le morceau début février : environ 50 milliards d'euros. Ce seront donc, aussi, les JO les plus chers de l'Histoire, été et hiver confondus. Pour donner un ordre de grandeur, les budgets des JO d'hiver de Vancouver (2010) et de Turin (2006) n'ont pas dépassé respectivement 2,5 et 4 milliards de dollars. Pékin 2008 détient le record pour les JO d'été (traditionnellement plus onéreux), avec un coût estimé entre 16 et 40 milliards de dollars. La Russie, dont le PIB est quatre fois inférieur à celui de la Chine, fait beaucoup mieux. Certes, comme à Pékin, tout a dû être construit pratiquement à partir de zéro, y compris les infrastructures.
Curieuse idée que de concentrer autant de moyens dans une si petite zone, alors que l'immense territoire russe connaît un cruel déficit d'infrastructures de transport, ne compte toujours pas la moindre autoroute et roule sur l'un des réseaux ferroviaires les plus lents et saturés du monde. Qui plus est, la région est agitée par de graves remous politiques : 634 personnes ont péri en 2012 dans le Caucase russe dans le conflit « de basse intensité » opposant des rebelles islamistes indépendantistes au pouvoir central, selon le ministère de l'Intérieur russe.

Le grand business russe sommé de contribuer à la préparation
Paradoxalement pour des JO d'hiver, Sotchi se situe dans l'unique microclimat subtropical de l'immense territoire russe. Cinq patinoires dans une région culturellement peu disposée envers les sports de glace... cela paraît pour le moins surdimensionné.
Le choix de Sotchi relève cependant d'une explication simple. « Vladimir Poutine aime se reposer à Sotchi. Les JO sont par conséquent sacrés », résume Igor Nikolaïev, directeur d'analyses stratégiques au cabinet de consulting FBK. Conséquence : le grand business russe a été sommé de contribuer à la préparation, selon une logique « pas civilisée du tout », précise cet expert. Tous les chiffres énoncés par les autorités doivent être décryptés en gardant à l'esprit le système de relations féodales entre le pouvoir et les affaires. Rien n'est simple et la structure de décision est, pour le moins, opaque.

Des amendes pour retard pouvant s'élever jusqu'à 100 millions de dollars
Si la machine était bien huilée, les préparations se dérouleraient sur fond d'orchestration patriotique sereine par les médias soucieux de plaire au Kremlin. Or, malgré - ou plus exactement à cause - des moyens fantastiques déployés, la nervosité est très apparente à la télévision. Le problème vient du déficit. Pas d'argent, mais de temps. Ainsi, les écrans ont diffusé la mine fâchée de Vladimir Poutine lors de sa dernière visite à Sotchi, le 6 février dernier.
Une irritation qui signale aux investisseurs que les coups vont pleuvoir en cas de délais non tenus. La Cour des comptes a annoncé début février qu'un site olympique sur cinq était en retard par rapport au calendrier de construction. Les investisseurs privés se sont vu imposer des conditions supplémentaires. Par exemple, les entreprises qui construisent des hôtels devront rembourser à l'État, en cas de retard, les dépenses de ce dernier dans la construction d'infrastructures menant à leurs établissements. En plus de devoir acquitter des amendes pouvant s'élever jusqu'à 100 millions de dollars...

En arrière-plan, la lutte des clans au Kremlin

Tant les investisseurs que le Comité olympique russe répètent donc en ch?ur que tout sera prêt à temps. Et là, on est tenté de les croire : un ratage équivaudrait à un affront personnel fait à Vladimir Poutine. L'échéance est toutefois si proche que le paramètre temps prime désormais absolument les paramètres financiers, sans parler des autres (environnementaux, développement durable, etc.). Toutes les constructions doivent impérativement être achevées d'ici à l'été prochain. Car il faudra ensuite nettoyer, polir, s'assurer du bon fonctionnement des équipements, des trains, tunnels, hôtels, routes, patinoires, remonte-pentes, etc.
Un site olympique s'est déjà distingué par son retard : le tremplin de saut à skis. À cause du risque de glissement de terrain, le projet a dû être entièrement revu, ce qui a tout particulièrement irrité Vladimir Poutine le 6 février dernier, devant les caméras de télévision qui diffusaient en direct. Naturellement, un coupable avait été prévu pour le show.

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La Caisse des dépôts appelée pour le développement de sept stations de ski
Les foudres du président se sont abattues sur Bilalov, milliardaire et vice-président du Comité olympique russe. Cet Akhmed Bilalov, il est vrai, a deux défauts. Tout d'abord, c'est le frère de Magomed Bilalov, l'un des investisseurs de la station de ski Gornaya Karusel, où se trouve... le tremplin de saut. Ensuite, les observateurs attentifs se sont rappelés qu'Akhmed Bilalov avait eu le malheur, en 2011, d'inciter publiquement Dmitri Medvedev - alors président - à se présenter pour un second mandat, alors que Poutine se préparait à remonter sur son trône. Une faute de lèse-majesté qu'il paie aujourd'hui, alors que la lutte des clans s'envenime au Kremlin.
Conséquence immédiate du courroux présidentiel, les deux frères Bilalov ont perdu toutes leurs fonctions officielles. Or, Akhmed Bilalov dirigeait un projet conjoint avec l dans le Caucase russe. Les Français, qui comptaient récupérer de très gros marchés (14 milliards d'euros d'investissements prévus), ont perdu au passage un précieux allié...
À l'inverse, en Russie comme ailleurs, la loyauté politique protège de ce genre d'ennuis. Et offre même quelques avantages sonnants et trébuchants. « Tout tient à la nature très particulière des relations entre le pouvoir et les hommes d'affaires, explique Igor Nikolaïev. Ces derniers reçoivent des propositions qu'ils ne peuvent pas refuser, sous peine de connaître les pires tracasseries. »

Des investisseurs « privés » très étatiques

D'autant que le Kremlin n'utilise pas que le bâton : « Les oligarques savent qu'ils peuvent obtenir, dans d'autres secteurs d'activité, des faveurs fiscales, des crédits, des opportunités qui vont compenser les pertes sèches enregistrées à Sotchi », assure le spécialiste.
À ceux qui s'étonneraient de l'indifférence des Russes devant la formidable ampleur des coûts, Igor Nikolaïev propose deux explications : « Le niveau de vie de la population augmente régulièrement depuis dix ans, ce qui la rend moins sensible au devenir des deniers de l'État. Et puis, malheureusement, les médias d'État présentent les faits de manière complètement tronquée, avec un Poutine forçant les oligarques à payer la note. Du coup, les Russes ne se rendent pas compte pas que c'est leur argent qui est dépensé. »De fait, quand le gouvernement ou le Comité olympique russe déclarent que la plus grande partie des investissements faits à Sotchi est prise en charge par le secteur privé, c'est un écran de fumée. En réalité, ces « investisseurs privés » sont pour l'essentiel des sociétés contrôlées ou appartenant à l'État, comme Gazprom, Sberbank, Transneft ou Rosneft. L'absence totale de capitaux étrangers investis dans cette aventure olympique montre aussi que les transactions autour de Sotchi ne répondent pas aux règles du marché. « Il n'y a pas du tout d'investisseurs étrangers, ce qui prouve que les dépenses ne sont pas destinées à être rentabilisées », souligne Igor Nikolaïev.

Un sous-traitant doit reverser jusqu'à 70?% de la somme du contrat à la société qui remporte l'appel d'offres
Les sociétés étrangères sont en effet cantonnées dans des niches très spécifiques dans lesquelles les compagnies russes n'ont pas de compétence. Elles fournissent des équipements, des technologies, du savoir-faire, mais ne s'aventurent jamais dans la prise de risque. « Dès le début de la construction, il était clair que tout le gros ?uvre serait réservé aux sociétés russes », observe-t-on à l'Agence française pour le développement international des entreprises, Ubifrance. La participation française s'est d'ailleurs limitée à un contrat de gestion pour une station de ski (Rosa Khutor, pour la Compagnie des Alpes) et à une poignée de remonte-pentes pour Poma dans trois stations de ski.
En revanche, tous les experts, spécialistes et connaisseurs du dossier Sotchi, interrogés sur l'attribution des très juteux contrats, multiplient les remarques acerbes. « Beaucoup de compagnies qui ont remporté des appels d'offres ont été créées tout spécialement. Ce sont des coquilles vides qui emploient des sous-sous-sous-traitants, lesquels ne ramassent que 20 à 30% de la valeur des contrats », assure Alexeï Glouchenko, entrepreneur à Sotchi. Résumant l'opinion sur place, il explique que « tout se décide à Moscou ». Selon lui, la norme pour un sous-traitant est de reverser 70?% de la somme du contrat à la société qui remporte l'appel d'offres. « C'est pour cela que les constructions sont de très mauvaise qualité. »

« Si ça tiendra après les jeux ?... On s'en moque ! »

Un point de vue partagé par Dmitri, ingénieur moscovite d'une société de terrassement travaillant comme sous-traitant sur le « cluster glace ». « La poignée de sociétés qui ont remporté des contrats avec Olimpstroï [l'établissement étatique russe en charge de la construction pour les JO, ndlr], ce sont tous des gens extrêmement bien introduits, explique-t-il après avoir requis l'anonymat car il craint des représailles. Nous travaillons comme sous-traitants pour une société très connue qui encaisse d'énormes bénéfices, alors que c'est nous qui faisons tout le travail.

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En revanche, l'avantage c'est que, grâce à leurs relations haut placées, ils peuvent résoudre nos problèmes administratifs en un coup de fil. Pour des tracasseries du même genre, j'attends souvent des mois sur mes autres chantiers à Moscou », explique Dmitri. En raison des profits phénoménaux engrangés par les sociétés remportant les appels d'offres, les sites olympiques sont « construits avec du matériel de mauvaise qualité et ne tiendront pas leur durée nominale d'exploitation. Ça tiendra pour les Jeux... après, tout le monde s'en moque! ».

Emmanuel Grynszpan, à Moscou

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