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[REPORTAGE] Egypte : Les riches Cairotes filent au vert

Isabelle Mayault, au Caire

Publié le 20 mars 2013 à 10:44

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Afin de décongestionner la capitale égyptienne, des ensembles résidentiels ont poussé comme des champignons au milieu du désert, à quelques dizaines de kilomètres du centre-ville. 6-Octobre est le nom de l'une de ces cités, la plus ancienne. Îlots réservés dans un premier temps aux Cairotes les plus aisés, certains ensembles résidentiels sont peu à peu gagnés par la mixité et, comme partout en Égypte, l'informel y reprend ses droits.

«Bienvenue dans Le Caire du futur, où une vie meilleure est possible. » Ce panneau géant qui domine la route sèche, avec en fond la photo d?une villa avec piscine, a dû faire rêver plus d?un Cairote. Échapper à la pollution et à la densité du centre est devenu un fantasme collectif chez les habitants les plus aisés du Caire. Le songe a commencé à prendre corps dans les années 1980, quand des hectares de déserts ont été transformés en une succession de villes nouvelles autour de la capitale égyptienne.
L?une d?elles, baptisée 6-Octobre, s?érige à trente kilomètres à l?ouest du Caire, au milieu de nulle part. Pour y accéder, il faut prendre la Ring Road, artère principale qui relie la banlieue de Gizeh et ses célèbres pyramides à la ville satellite. C?est avec ce positionnement très marketing ? le désert comme nouvel espace de libération ? que les villas des ensembles résidentiels composant la ville nouvelle ont été mises en vente.« Derrière ce discours, il y a une peur postmoderne, une angoisse par rapport à la ville, analyse Nicholas Simcik-Arese, doctorant en géographie à Oxford et spécialiste de la ville de 6-Octobre. Dans ce récit, Le Caire historique est associé au chaos, à la criminalité, au bruit. »

Huit villes nouvelles autour de la capitale

Dreamland, Beverly Hills, Utopia : les noms des ensembles résidentiels sont évocateurs, la référence est explicite. Ici, ce n?est pas de l?immobilier qu?on vend, mais un art de vivre. « Le but, ce n?est pas simplement de construire une ville au milieu du désert, arme Tamer Boutros, responsable des ventes à Haram City, communauté rattachée à l?agglomération de 6-Octobre. Ce qu?on veut, c?est fournir tous les services possibles, travail inclus, à nos résidents. »Sur le papier, l?ore des services est impressionnante : écoles internationales, club de football local, service de recyclage des ordures, activités artistiques pour les jeunes et, même, des cours de savoir-vivre pour les femmes. « Aujourd?hui, Haram City compte 28000 habitants. Ils devraient dépasser la barre des 300000 d?ici à dix ans », assure Tamer Boutros.Seule contrainte, les nouveaux propriétaires ne peuvent pas modifier l?aspect extérieur de leur maison sans avoir obtenu, au préalable, une autorisation d?Orascom, le promoteur immobilier en charge de Haram City. « Mais des autorisations, on en donne sans problème », assure-t-il.
Lancé en 1977, le programme Villes nouvelles du ministère égyptien du Logement aurait depuis, selon les chiffres officiels, contribué à la création d?une vingtaine de villes sur l?ensemble du territoire national. Dans les faits, pourtant, ce sont essentiellement les huit villes construites autour du Caire qui attirent les investissements, ainsi que le nombre d?habitants le plus significatif. Selon les projections de ce programme, la population de ces villes devrait, d?ici à 2030, constituer la moitié des 30 millions d?habitants de l?agglomération du Caire.

Jusqu?à 100% plus cher que le centre du Caire

6-Octobre, 10-de-Ramadan, New Cairo, Sheikh Sayed? Ces nouveaux ensembles ont, à première vue, tout en commun, avec leurs rangées de maisons à deux étages et leurs rutilants espaces verts dissimulés derrière de hauts enclos, selon le modèle de la gated community à l?américaine. Mais la ville de 6-Octobre, doyenne de ces nouvelles villes, créée en 1981, se distingue par? sa taille d?abord, antiélitiste par essence, puisque son centre-ville est aussi grand que celui du Caire et, en conséquence, par son hétérogénéité sociale, de plus en plus marquée.
« Ces espaces sont hors de prix pour l?écrasante majorité des foyers du Caire », observe David Sims, urbaniste et auteur du livre de référence Understanding Cairo. De fait, la location mensuelle d?un appartement de 120 m2 avec trois chambres coûte 797 euros à 6-Octobre, contre 341 euros dans le centre du Caire. À l?achat, il en coûte 43000 euros dans la ville nouvelle et 30000 euros dans le centre de la capitale pour une superficie et un nombre de chambres équivalents.
Autre inconvénient majeur : « Dans la plupart des lotissements, observe David Sims, il est interdit d?ouvrir des boutiques ou d?installer des bureaux, ce qui empêche de développer une activité et donc de créer des emplois. Conséquence, 50% des maisons restent inhabitées à l?heure actuelle dans les villes nouvelles. Ce taux est de 63% dans la ville de 6-Octobre. » Dreamland, la gated community phare de 6-Octobre, qui officiellement comprend un parc d?attractions, un terrain de golf et un hôtel cinq étoiles, en plus des résidences habituelles, demeure aux deux tiers non exploitée.

Retour vers le réel : des chèvres et des touk-touk

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Car au-delà de ces îlots pour privilégiés, revendiqués comme modèles par les responsables des groupes d?investissement en charge, la réalité économique de la famille cairote moyenne est tout autre. Une réalité palpable dans les rues de Haram City. En deçà des rues vides bordées de maisons identiques, dont l?orientalisme cliché rappelle le décor du film Aladin de Disney, des échoppes faites de bric et de broc se sont développées, des chèvres paissent, des enfants jouent à la balle, comme dans n?importe quel quartier de la métropole voisine.
Parallèlement, de nouveaux arrivants se sont quand même installés ces dernières années, notamment des réfugiés irakiens et, plus récemment, des Syriens. Pour les Égyptiens, ce sont « de jeunes couples mariés depuis peu, issus des classes moyennes supérieures et bénéficiant d?un emploi stable », précise Nicholas Simcik-Arese. Ces arrivants ont réussi à recréer un environnement « normal », loin du panoptique des gated communities, où le réseau informel des relations avec le bawwab (« concierge »), la famille éloignée ou les voisins sert, comme partout ailleurs en Égypte, de colonne vertébrale à la vie sociale.
D?ailleurs, comme partout dans le pays, l?informel y reprend ses droits. Par exemple, pour pallier l?absence de transports publics à l?intérieur de la ville, des grappes de touk-touk ? équivalent égyptien du rickshaw ? ainsi que des flottilles de minibus assurent avec régularité la liaison entre le centre-ville de 6-Octobre et ses autres quartiers.

Isabelle Mayault, au Caire

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