Qui est vraiment Angela Merkel ? (3/4) : Une discrète entrée en politique

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« Sur la façade jaune pâle d'une maison patricienne de Templin, où elle a grandi, dans la plaine monotone du Brandebourg, on peut lire cette maxime attribuée à Saint François d'Assise : "Commence par faire le nécessaire, puis fais ce qu'il est possible de faire et tu réaliseras l'impossible sans t'en apercevoir." [...] » Tout Angela Merkel est résumé dans cette phrase citée par notre correspondante à Bruxelles, Florence Autret, qui signe Angela Merkel, une Allemande (presque) comme les autres, publié chez Tallandier en ce mois de mai. Alors que plusieurs biographies paraissent en Allemagne, notamment sur le passé aux Jeunesses communistes de la jeune Angela Kasner dans l'ex-RDA des années 1970, la lecture de ce livre dont nous publions en exclusivité les extraits, permet de mieux comprendre le parcours exceptionnel de cette femme politique aujourd'hui la plus puissante d'Europe. Cette troisième partie raconte sa discrète entrée en politique.

Après la chute du Mur, la physicienne adhère à un tout petit parti proche de l'Église protestante, le Renouveau Démocratique (RD), qui sombrera avec son président Wolfgang Schnur, compromis avec la Stasi. Novice en politique, elle se fait une place dans le gouvernement Maizière, en 1990. Ce sera sa porte d'entrée pour la CDU. « Les élections [du 18 mars 1990] ont consacré la victoire du parti du chancelier Helmut Kohl.

Son homme fort en RDA, Lothar de Maizière, est chargé de constituer un gouvernement. Des négociations ont été engagées pour former une grande coalition avec les sociaux-démocrates. Le porte-parole désigné du futur gouvernement, l'ancien journaliste Matthias Gehler, se cherche un adjoint. L'attribution du poste à un affidé du SPD aurait été logique. Mais Lothar de Maizière écarte cette option et préfère se tourner vers un « junior partner », moins encombrant. C'est alors que Rainer Eppelmann, la nouvelle figure de proue du RD, avance le nom d'une illustre inconnue : Angela Merkel. [...]

"Tu sais ce que fait Angela Merkel de ses vieux vêtements ? Elle les porte !"

Angela Merkel a 35 ans et des joues rondes qui lui en font paraître quinze de moins. Elle porte de longues jupes cousues à la main et des sandales de pèlerin. Cet accoutrement ne sera pas un obstacle à sa fulgurante ascension, mais il va lui coller à la peau et forger son identité d'outsider est-allemande jusqu'à ce qu'elle arrive au firmament politique de l'Allemagne fédérale. Au point qu'en 2012, un cabaret berlinois continuait de colporter cette blague : "Tu sais ce que fait Angela Merkel de ses vieux vêtements ? Elle les porte !"
Avec l'offre de l'équipe Maizière, elle tient l'occasion de passer du statut d'observateur à celui d'acteur. Par chance, les élections ont été avancées de mai à mars si bien qu'il lui reste plus d'un mois de congé sabbatique. Elle peut se permettre de tenter l'expérience sans compromettre son poste à l'université. Pourtant, elle hésite.

Finalement, plusieurs jours après avoir reçu la proposition de Gehler, elle lui écrit pour lui dire sa gratitude et son enthousiasme. C'est « oui » mais elle doit encore disposer de quelques jours de liberté avant de commencer. Elle a un plan plus urgent : passer un moment à Londres avec son compagnon Joachim Sauer. Désireuse de jouir de sa liberté nouvelle, elle s'offre le luxe de s'exonérer de la cérémonie d'investiture du gouvernement dont elle vient pourtant d'être nommée porte-parole adjointe !


(Joachim Sauer - Source Reuters)

Tout Merkel, ou presque, se trouve déjà dans ces premières semaines en politique : son zèle et sa précision qui la font remarquer et apprécier, son sens du juste moment pour se placer, sa prudence à l'égard des appareils des partis, son goût de la communication, son art de passer inaperçue et de paraître inoffensive, son sangfroid aussi, pendant le limogeage de Wolfgang Schnur, et même, à travers cette escapade londonienne, ce qui ressemble au regret, vite refoulé, de ne pouvoir se contenter du bonheur d'exister. [...] »


LA SOBRIÉTÉ ET L'IRONIE D'UNE CHANCELIÈRE

Plus encore que le programme de son parti, c'est la personnalité de la chancelière qui explique sa popularité. Rarement on aura observé, au sommet de l'État, si peu de vanité et un sens de l'ironie aussi aiguisé.

« À la chancellerie, Gerhard Schröder recevait souvent renversé en arrière dans son fauteuil, le cigare aux lèvres, impeccable dans son costume Brioni. Elle préfère faire s'asseoir ses visiteurs à la table de réunion située près de l'entrée de son immense bureau de 140 mètres carrés. Lui abordait souvent les sujets "à l'instinct". Elle décortique minutieusement les notes de ses services avant la réunion, ce qui ne l'empêche pas de s'en remettre parfois à son sens aigu du pouvoir. Elle entame les réunions avec un ordre du jour précis sous les yeux.


(Gerhard Schröder - Source Reuters)

"Elle connaît tout, jusqu'au moindre détail" est la réflexion qui revient le plus souvent dans la bouche de ses interlocuteurs. Elle ne maîtrise pas seulement le fond des dossiers, mais aussi la position politique de ses interlocuteurs, leurs marges de manoeuvre, et par conséquent la manière de les faire bouger. "Elle ne lâche jamais rien. C'est épuisant", note une source française entre agacement et admiration. Les aimables échappées discursives sur le destin du monde ne lui disent rien. [...]

Les inconditionnels sont nombreux. Michel Barnier, qui l'a connue dans sa période "bonnoise" quand il était ministre de l'Environnement d'Édouard Balladur, ne tarit pas d'éloges sur sa connaissance des dossiers et son calme. Même admiration chez l'ancien ministre des Affaires européennes, Alain Lamassoure, un autre des rares fidèles français des réunions du PPE. "Elle est toujours très simple et pleine de sang-froid. Je n'ai jamais vu cette femme manifester un mouvement d'impatience. Elle a un très grand contrôle d'elle-même", dit-il. [...]

Les blagues de Merkel sont meilleures que celles que l'on raconte à son sujet

Ceux qui la pratiquent dans les cercles européens ont d'abord été surpris par tant de sobriété et de sérieux. Ils s'y sont faits. C'est qu'elle sait aussi être irrésistiblement drôle. [...] Pendant le sommet européen de décembre 2012, la chancelière est assise à la table du Conseil quand le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, vient prendre place à côté d'elle. Son carnet de notes marque un angle saillant dans la poche de son pantalon. Derrière eux, le cameraman chargé de filmer les arrivées surprend alors dans la bouche de la chancelière cette célèbre réplique de Mae West : "Is that a gun in your pocket, or are you just glad to see me ?" Le Batave reste interdit.

Les blagues de Merkel sont meilleures que celles que l'on raconte à son sujet, assure la journaliste Evelyn Roll. Alors qu'elle est déjà présidente de la CDU, elle se fait mordre par un chien pendant une promenade à vélo. La voilà harcelée par la presse qui la soupçonne d'avoir monté cette affaire de toutes pièces pour attirer l'attention. Lassée de ces assauts, elle finit par lâcher : "À la fin, c'est à se demander si ce n'est pas moi qui ai mordu le chien." Elle aime pardessus tout saisir l'ironie d'une situation. Pendant la crise bancaire, sa blague préférée est : "Quelle est la différence entre le socialisme et le capitalisme ? Dans le socialisme, on commence par nationaliser et la ruine vient ensuite."

"Elle s'amuse", pense un élu CDU. "Il y a bien sûr des moments d'agacement, des moments d'épuisement aussi naturellement, à cause du rythme effréné. Mais fondamentalement, elle s'amuse depuis ses débuts." [...] »
 

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>> La suite de l'article : Moi, Angela Merkel, "reine d'Europe" (4/4)

>> Lire aussi : Moi, Angela Merkel, "reine d'Europe" (1/4)

>> Lire aussi : Moi, Angela Merkel, "reine d'Europe" (2/4)

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