Qui est vraiment Angela Merkel ? (2/4) : L'enfance aux jeunesses communistes

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« Sur la façade jaune pâle d'une maison patricienne de Templin, où elle a grandi, dans la plaine monotone du Brandebourg, on peut lire cette maxime attribuée à Saint François d'Assise : "Commence par faire le nécessaire, puis fais ce qu'il est possible de faire et tu réaliseras l'impossible sans t'en apercevoir." [...] » Tout Angela Merkel est résumé dans cette phrase citée par notre correspondante à Bruxelles, Florence Autret, qui signe Angela Merkel, une Allemande (presque) comme les autres, publié chez Tallandier en ce mois de mai. Alors que plusieurs biographies paraissent en Allemagne, notamment sur le passé aux Jeunesses communistes de la jeune Angela Kasner dans l'ex-RDA des années 1970, la lecture de ce livre dont nous publions en exclusivité les extraits, permet de mieux comprendre le parcours exceptionnel de cette femme politique aujourd'hui la plus puissante d'Europe. Cette deuxième partie raconte son parcours dans les jeunesses communistes et ses premières années berlinoises.

 En septembre 1961, quand le Mur est érigé, Angela a sept ans. Elle entre en primaire. L'école Goethe de Templin n'a pas encore été rebaptisée "Hermann Matern", en souvenir de ce politicien social-démocrate devenu résistant antinazi puis membre du parti communiste est-allemand et qui mourra en 1971. C'est une enfant visiblement douée pour apprendre. Son excellence scolaire va de pair avec une maladresse tout aussi extraordinaire qui confine, pour tout dire, à l'infirmité. Elle se qualifie elle-même de "petite idiote du mouvement". [...] Marcher sur un terrain en pente, emprunter un escalier restera pendant des années une source d'embarras. Cela ne posait pas vraiment de problème en famille où la performance sportive n'était pas vraiment une valeur suprême. Mais à l'école, il en allait tout autrement.

L'État est-allemand avait fait sienne la maxime mens sana in corpore sano. Il exigeait, en matière sportive, de réelles performances de ses futures élites. La gaucherie d'Angela aurait pu lui coûter très cher. "Même à l'université, on ne pouvait pas obtenir son diplôme si on ne courait pas le 100 mètres dans un temps imparti", racontera-t-elle. Elle arrivera finalement, à force d'entraînement, à passer sous la barre des 16 secondes. Eût-elle échoué aux épreuves sportives, elle n'eût pas poursuivi d'études supérieures et n'aurait peut-être pas embrassé une carrière politique.


(Photo Bild)

L'occasion d'affirmer ses choix face à ses parents ne tarde pas à se présenter. Dans le cercle familial, la question s'est déjà posée de participer - ou non -à la Freie Deutsche Jugend (FDJ), l'organisation de jeunesse communiste qui concurrence les organisations traditionnellement pilotées par les Églises et fait office, selon la terminologie alors en vogue, de "réserve de combat du parti".

En être ou ne pas en être est une forme de "statement" politique, fût-il implicite. C'est une antichambre du parti et un lieu d'endoctrinement ou les parents Kasner n'ont guère envie de voir évoluer leurs enfants. Dans un premier temps, la toute jeune Angela est donc vigoureusement dissuadée d'y participer. Mais après la première année d'école, les choses se présentent différemment. La discussion doit être rouverte. La petite fille a beau être première de la classe, elle se voit dénier les récompenses qu'elle estime mériter. Et cela lui pèse.

La maîtresse lui dit : "mais tu es le meilleur pionnier."

L'injustice est si flagrante que le "premier de la classe en titre" interroge lui-même la maîtresse alors qu'il vient de recevoir son prix. "Et Angela ?" La maîtresse lui répond : "Mais tu es le meilleur pionnier." Tout est dit. Les collections de "1" , la meilleure note, n'y suffiront jamais. Pour être reconnu, il ne faut pas juste être un bon élève mais aussi un pionnier exemplaire. Ses parents laissent le choix à Angela. Elle décide d'y aller, en partie pour ne pas être brimée, en partie aussi parce qu'elle est friande d'activités de groupe.
Et ses parents ne s'y opposent pas. Elle pourra dès lors porter la blouse bleue des FDJ. Elle y restera active jusqu'à la chute du Mur, y compris pendant ses années à l'Académie des sciences à Berlin, mais sans jamais devenir membre du parti. Un pied dehors, un pied dedans. L'art du compromis sans la compromission. Le choix du pragmatisme, plutôt que de l'opposition. [...] »


PREMIÈRES ANNÉES BERLINOISES

Arrivée à Berlin-Est en 1978, à 24 ans, pour y préparer son doctorat de physique, la jeune femme y connaît l'épreuve de la solitude, de l'ennui et de l'oppression liée à l'omniprésence du Mur.

« À Berlin, Angela se met en route vers 6h15, de nuit, d'octobre à mars. En chemin, elle tente de trouver La Pravda. Le quotidien soviétique, édité par le parti communiste, est sa fenêtre sur le monde, son Herald Tribune d'Est-Allemande. Sa curiosité reste généralement insatisfaite. Les rares exemplaires sont déjà partis ou n'ont pas été livrés. "Les meilleures choses étaient toujours déjà épuisées", dira-t-elle.

Il lui faut une petite heure pour aller de son domicile jusqu'au quartier d'Adlershof, où se trouvent les laboratoires de recherche de chimie et physique, aujourd'hui rattachés à l'université Humboldt. Friedrichstrasse, OstKreuz, Treptow : la ligne de S-Bahn court littéralement le long du Mur, vers le Sud-Est. "Le trajet quotidien m'oppressait", dira-t-elle. À l'impression de buter partout sur le Mur s'ajoute un sentiment d'isolement.

Pendant ses années à Adlershof, Angela Merkel appartient à la majorité silencieuse. Intimement, elle est déjà convaincue des limites du système et rejette ses fondements. Elle analyse la situation. Elle exerce son esprit critique. Elle ne ferme pas les yeux. Mais elle se tait. Elle participe aux Jeunesses communistes (FDJ), qui font partie de l'appareil du parti. Elle s'y engage autant que cela est nécessaire pour sa survie sociale et le bon déroulement de ses études et de sa carrière. C'est un choix à la fois banal et rationnel, compréhensible. Le cas Havemann [un chimiste dissident d'Allemagne de l'Est] est là pour montrer les risques immenses que représentait la critique en public du dogmatisme et des mensonges du pouvoir. Elle veut réussir dans le système sans chercher à le changer de l'intérieur. Son intégrité physique et morale est son horizon politique. Elle attend que le système meure de lui-même. Elle éprouve le tragique de la situation. Mais elle ne se révolte pas. Elle observe.

Cependant, la dissidence est un peu plus, dans sa vie, qu'un arrière-plan lointain. L'éviction de Robert Havemann, la déchéance de nationalité de Wolf Biermann, le départ, en 1977, de l'écrivain Reiner Kunze qu'elle a rencontré près de Leipzig, sont discutés dans le milieu intellectuel dans lequel elle baigne, en plus d'être relayés par la télévision ouest-allemande qu'elle regarde.


(Photo Reuter)

Peu avant la mort de Robert Havemann, elle fait la connaissance de son fils Utz. On est en 1981. Elle vient de quitter le domicile conjugal et s'en va squatter un appartement désaffecté de Prenzlauer Berg. Utz fait partie de la petite troupe qui va l'aider à rénover et aménager son "château". Il fallait un certain culot pour quitter son logement dans le Berlin des années 1980. [...] »

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>> La suite de l'article : Moi, Angela Merkel, "reine d'Europe" (3/4)

>> Lire aussi : Moi, Angela Merkel, "reine d'Europe" (1/4)

>> Lire aussi : Moi, Angela Merkel, "reine d'Europe" (4/4)
 

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