«Agua, agua ! » À ces cris, passant de stand en stand, les vendeurs à la sauvette des ruelles étroites du vieux centre de Trinidad, au sud de Cuba, savaient autrefois pertinemment comment réagir ; repliant à la va-vite leurs maigres présentoirs, ils s'éparpillaient pour n'être pas interpellés, avertis donc par des guetteurs. « Agua », c'était alors le signal convenu pour prévenir d'une descente de police.
Mais que ce soit à Trinidad ou à La Havane, le terme n'évoque plus aujourd'hui que « l'eau », sa signification littérale ; les vendeurs hier illégaux ont maintenant pignon sur rue et ne tremblent plus en alpaguant les touristes pour leur fourguer un portrait du Che ou un avion fabriqué en canettes de soda.
Colifichets, porte-clés, chapeaux de paille, vêtements... les Cubains profitent à plein de l'assouplissement du Code du travail local qui devrait d'ailleurs se poursuivre, les partenaires sociaux étant actuellement et jusqu'au 15 octobre prochain en négociation , leur permettant depuis août 2010 de s'établir en indépendant.
Un aménagement devenu indispensable, alors que 500 000 fonctionnaires allaient être licenciés, dans un pays où 85 % des actifs étaient employés par l'État. Cent quatre-vingt-un métiers, pour beaucoup liés au commerce, avaient alors été ouverts à l'entrepreneuriat, entraînant un doublement du nombre de travailleurs privés.
En juin 2013, ils étaient ainsi environ 430.000, soit 8,4 % de la population active cubaine, à l'issue d'une réforme qui n'est sans doute pas pour rien dans le redressement relatif de l'économie cubaine, partie de très bas pour connaître une croissance de 2,3 % au premier semestre 2013, et de 3,2 % sur l'ensemble de l'année dernière.
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Travailler plus pour gagner plus, le nouveau credo des Cubains ? On n'en est pas tout à fait là, mais l'explosion du travail privé n'est pas la seule entorse au dogme politico-économique voulu par les théoriciens du socialisme à la cubaine. De plus en plus, appartements et maisons s'ornent de panneaux inimaginables il y a encore trois ans : « Se vende esta casa », comprenez « maison à vendre ».
Dans ce pays où 80 % des foyers sont propriétaires mais où les logements pouvaient seulement s'échanger auparavant, c'est une petite révolution. « Pour le plus grand bonheur de ceux qui, comme moi, ont un bien immobilier qui ne leur est plus indispensable », explique Sofia, qui vit désormais dans l'appartement de son second mari, mais a conservé celui où elle a élevé sa fille. « Je vais pouvoir le vendre et mettre mon enfant à l'abri du besoin pendant quelques années », se félicite la quinquagénaire.
Preuve de l'intérêt des Cubains pour la pierre, 145 000 prêts bancaires ont été octroyés entre novembre 2011 et avril 2013, essentiellement pour de la construction de logements. Mais ces concessions à une forme d'économie libérale semblent diviser la société cubaine.
Dans un pays où il reste très risqué, même en privé, de donner son avis sur l'action du gouvernement, les jeunes paraissent apprécier ces avancées.
Faut-il voir là une inquiétude légitime ou l'illustration des « colossales barrières psychologiques » liées à des « concepts du passé », que dénonce Raúl Castro lui-même, comme frein à son « actualisation du modèle socialiste cubain » ?
Sans doute y a-t-il un peu des deux. Parvenus au milieu du gué, les Cubains, en tout cas, semblent avoir fait leur choix ; d'ici à 2015, le secteur non étatique devrait représenter de 40 à 45 % du PIB.
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C'est déjà, de facto, un pied de nez à l'histoire et aux figures de la Révolution cubaine, sans doute plus charismatiques qu'économistes avisés, à l'image du plus mythique d'entre eux, Ernesto « Che » Guevara, dont l'île paie encore un demi-siècle plus tard le désastreux passage au poste de ministre de l'Industrie.
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