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ÉconomieInternational

Comment le pétrole a fait de la Turquie une proche partenaire du Kurdistan irakien

Photo de Laurent Lequien

Elisa Perrigeur, à Istanbul

Publié le 26 novembre 2013 à 16:30 - Mis à jour le 26 novembre 2013 à 16:32

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Dix ans après la guerre d’Irak, la province autonome du Kurdistan irakien (KRG), dans le nord du pays, est devenue l’un des principaux partenaires de la Turquie, séduite par ses ressources énergétiques. À Bagdad, le gouvernement central conteste la légalité des accords contractés par le KRG. L’idylle turco-kurde accentue la fragilité géopolitique de tout le Proche-Orient.

D'ici à quelques semaines, l'or noir coulera à flots entre les montagnes et vallées du Kurdistan irakien et le sud de la Turquie. Un nouvel oléoduc de 281 km transportera le pétrole extrait des champs de Taq-Taq (au nord de l'Irak) au port turc de Ceyhan, à proximité de la frontière syrienne.

Le long tuyau devrait voir passer 300.000 barils de pétrole par jour (bpj) l'année prochaine, 1 million en 2015, puis 2 millions en 2019, selon l'ambition des autorités. 10 milliards de mètres cubes de gaz par an seront aussi transférés d'ici les prochaines années. Véritable arme économique, il offre au Kurdistan irakien la possibilité d'exporter son pétrole en direct pour la première fois et d'accentuer son pouvoir régional.

La consommation Turque doublera doublera dans le dix ans

Tony Hayward, l'ex-patron de British Petroleum, le surnomme la « frontière ultime du pétrole ». Le gouvernement autonome du Kurdistan irakien (KRG) - officiellement reconnu par la Constitution irakienne en 2005 - dispose d'un trésor noir très convoité qui fait sa fortune depuis la fin de la guerre d'Irak, il y a dix ans.

Sous les terres fertiles des trois gouvernorats du territoire dorment pas moins de 45 milliards de barils de brut, soit 7% des réserves mondiales et plus de 30% des réserves de l'Irak, selon les experts. Le nouveau pipeline viendra seconder l'oléoduc de 970 km qui relie la ville de Kirkouk au terminal de Ceyhan.

Cible fréquente des sabotages récurrents depuis la guerre d'Irak, ce dernier a explosé des dizaines de fois en 2013. L'infrastructure qui délivre quelque 1,6 million bpj en provenance d'Irak, n'a la possibilité d'importer que 700.000 bpj en provenance du KRG et atteint ses limites.

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Or, dans les montagnes du Nord, les champs pétrolifères fleurissent et les petites compagnies pétrolières, aujourd'hui autour de 40, prolifèrent.

« La Turquie et le KRG projettent de multiplier par dix la production de pétrole régional, annonce le professeur Seyfettin Gürsel, les extractions se multiplient. » Cet expert de l'université de Bahcesehir à Istanbul vante « une opportunité extraordinaire avec un impact très positif sur la création d'emplois dans la région pour les années à venir ».

Cet or noir est une aubaine pour la Turquie, énergétiquement dépendante. Alors qu'Ankara importe pour 50 milliards de dollars de gaz et de pétrole par an (en partie de l'Iran, de Russie et de l'Azerbaïdjan pour le gaz), elle pourra assouvir ses besoins grandissants. La consommation de gaz et de pétrole de ses 75 millions d'habitants devrait en effet doubler dans les dix prochaines années. Rien d'étonnant à ce que ce soit une compagnie turco-britannique, Genel Energy, basée à Ankara, qui exploite aujourd'hui le champ pétrolifère de Taq-Taq, d'où partira le pipeline. Un pipeline qui va davantage confirmer la position de la Turquie comme « terre de transit » énergétique.

Selon un accord ratifié le 6 novembre dernier entre les deux pays, après un passage en Turquie, les énergies seront acheminées vers les marchés mondiaux et notamment l'Europe. Une route énergétique qui s'ajoute aux nombreuses que compte déjà la Turquie. Les oléoducs et gazoducs, Kirkouk-Yumurtalik, Bakou-Tbilissi-Ceyhan, Blue Stream… sillonnent déjà le pays et en font une voie essentielle pour le ravitaillement européen, important des énergies de la mer Caspienne, de la mer Noire et des régions d'Asie centrale.

« La Turquie sert de pont entre les pays émetteurs et consommateurs, précisait en mai dernier, lors d'une conférence, le président Abdullah Gül, il est pour nous naturel de vouloir devenir un hub. »

Le prochain champ de la bataille énergétique ?

Les rêves énergétiques de la Turquie et du KRG sont néanmoins le cauchemar de Bagdad. Dix ans après l'intervention américaine, les divisions règnent toujours en ak et le gouvernement central de Bagdad s'inquiète du développement insolent de sa province autonome (+ 8% de croissance annuelle), qui dispose toujours de 17% du budget national.

D'après plusieurs observateurs, si le Kurdistan irakien, qui compte 5 millions d'habitants, devenait indépendant, il deviendrait l'un des dix pays les plus riches de la planète et le quatrième plus gros producteur de pétrole mondial. Si Erbil assure qu'elle reversera 83!% des bénéfices de l'oléoduc à Bagdad, la capitale continue de qualifier le pipeline d'« illégal », tout autant que les accords directement signés entre le KRG et les compagnies pétrolières. « Tous les contrats doivent passer par le gouvernement central », martèle l'Irak, qui accuse en filigrane la province autonome de dilapider les ressources de l'Irak.

Aussi, l'afflux, depuis 2003, des géants du pétrole au Kurdistan irakien, réputé plus stable, n'a fait qu'attiser sa colère. Aujourd'hui, dans le viseur de l'Irak, on compte entre autres Gazprom, Chevron, Exxon Mobil ou encore Total, sociétés ayant paraphé des contrats avec les autorités locales du KRG. Total a signé en juillet 2012 un accord pour une participation de 35% dans deux permis d'exploration du bloc Harir et vient tout juste d'y dénicher un gisement. Si la compagnie française assure qu'elle investira également dans d'autres projets en Irak, Bagdad a évoqué le fait de placer le groupe français sur « liste noire. » Une menace qu'elle a déjà mise à exécution avec l'américain Chevron, qui ne peut aujourd'hui plus travailler avec l'Irak, en dehors de la province autonome. Les avertissements de Bagdad à Ankara sont tout aussi clairs que pour les pétroliers.

L'Irak et la Turquie, qui tentent pour l'heure un apaisement des relations afin de faire face à la crise syrienne, ne s'accordent pas sur l'or brut. Le Premier ministre Irakien, Nouri al-Maliki a d'ores et déjà fustigé les « efforts » de la Turquie pour « diviser l'Irak entre entités arabes et kurdes ». Le politicien a prévenu en début d'année : « Si la Turquie veut établir de bonnes relations avec l'Irak, cela doit d'abord passer par le gouvernement central. »

Enfin, les États-Unis, qui ont un pied stratégique en Irak depuis l'intervention en 2003, ont assurément pris parti. Victoria Nuland, porte-parole du département d'État américain a enjoint, fin 2012, la Turquie et les autres « États voisins » à « éviter toute action ou commentaire qui pourrait contribuer à accroître les tensions » avec Bagdad.

D'après l'expert Seyfettin Gürsel, « les champs pétroliers du Kurdistan irakien pourraient devenir le prochain terrain de bataille du Proche-Orient. Ces zones redéfinissent clairement les relations stratégiques de la Turquie dans la région ».

Une liaison stratégique, mais dangereuse

Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, ne tergiverse pas, assurant que les « relations économiques se renforceront avec le Kurdistan, malgré la position des États-Unis ». Sumru Altug, spécialiste de l'université de Koç, à Istanbul, égrène :

« La moitié des entreprises opérant au KRG sont turques. 2.500 transports de marchandises passent la frontière chaque jour. De nombreuses banques et entreprises de construction turques se sont installées dans le Nord. »L'experte détaille : « Le commerce bilatéral entre les deux parties s'élève aujourd'hui à 8 milliards de dollars et devrait atteindre 20 milliards d'ici à dix ans. »

Outre les bénéfices financiers, ces deux territoires trouvent dans ce mariage économique leur compte sur le plan géopolitique. La Turquie sunnite, cernée par l'Iran, l'Irak et la Syrie, tous à majorité chiite, trouve dans le KRG un allié régional indispensable et de plus en plus puissant. Cette liaison Turquie-Kurdistan est d'autant plus inattendue que ce dernier est longtemps resté considéré comme une menace pour Ankara.

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La Turquie craignait un rapprochement du KRG avec le groupe du PKK (parti des travailleurs kurdes) qui, en guérilla contre Ankara depuis 1984, tente actuellement un processus de paix. Pour le professeur Seyfettin Gürsel, les deux parties y trouvent leur compte :

« La Turquie est aujourd'hui devenue le garant de l'existence du Kurdistan autonome vis-à-vis de Bagdad, clarifie l'universitaire. À l'inverse, un rapprochement avec le KRG peut aider le processus de paix de la Turquie avec le PKK, même s'il reste difficile. »

Elisa Perrigeur, à Istanbul

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