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ÉconomieInternational

"L'économie américaine est menacée par la disparition de sa classe moyenne"

Photo de Nabil Bourassi

Propos recueillis par Nabil Bourassi

Publié le 07 novembre 2014 à 13:30 - Mis à jour le 10 novembre 2014 à 11:24

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Alors que le débat sur le creusement des inégalités sociales fait rage aux États-Unis, Stéphanie Villers, chef économiste chez Humanis Gestion d'Actifs, livre son analyse des conséquences macroéconomiques si ce phénomène perdurait.

La Tribune: Le creusement des inégalités sociales aux États-Unis est devenu un vrai sujet de société outre-Atlantique, mis en lumière notamment par l'économiste français Thomas Piketty. Aujourd'hui, il y a un débat de plus en plus vif sur l'impact économique de ce phénomène. Pouvez-vous nous décrire les enjeux de cette situation?

Stéphanie Villers : Ce n'est pas un phénomène nouveau, mais il s'est amplifié avec la reprise. C'est la première fois qu'on assiste à un tel creusement des inégalités dans un contexte de croissance économique. A l'origine de cette accélération, il y a la politique de la Fed. Depuis 2009, la Réserve fédérale américaine a déversé près de 4.000 milliards de dollars à travers trois programmes dits de Quantitative Easing en rachetant massivement des titres que les gens ne voulaient plus. Elle a ainsi assaini le secteur financier de ses actifs toxiques, tout en injectant des liquidités abondantes. Sauf que ces liquidités ont provoqué une inflation non pas dans la sphère réelle, mais dans les actifs financiers. A titre d'exemple, depuis 2009, le S&P 500 (indice qui regroupe les 500 valeurs de la Bourse de New York, ndlr) a triplé. Cela a ainsi permis de gonfler le bilan patrimoine boursier des riches investisseurs et de créer un effet de richesse pour les Américains qui investissent en Bourse, c'est-à-dire en général ceux faisant partie des classes les plus aisées. Autrement dit, les classes populaires et moyennes n'ont pas profité de cette manne. Au contraire, elles ont continué et elles continuent encore aujourd'hui à subir une modération salariale. Un phénomène exceptionnel alors que le taux de chômage a fortement baissé tant et si bien qu'il est désormais passé sous la barre de 6% de la population active et se trouve très proche du taux de 5,5% qui correspond au plein emploi du marché américain. Ainsi, les salaires n'ont augmenté que de 2% en moyenne par an depuis 2009, on est très loin du rythme d'avant-crise qui était plutôt de l'ordre de 3,5%.

Quelle est la première conséquence de ce phénomène?

D'abord, il faut préciser que ce phénomène, à ce stade, n'est pas encore formellement constaté. Les économistes américains s'interrogent sur un risque, et émettent des hypothèses sur l'accomplissement d'un tel scénario. Dans un tel cas, la première conséquence serait l'accélération de la polarisation de la société américaine entre les classes très aisées et les classes très pauvres au détriment de la classe moyenne. C'est-à-dire que des populations vont être transférées vers les classes pauvres, ou que les nouvelles générations intégreront directement ces classes aux situations très précaires. En vingt ans déjà, la classe moyenne américaine a baissé de 4%. Le risque pour l'économie américaine, c'est un risque sur la consommation puisque les consommateurs sont prioritairement issus des classes moyennes. Pour rappel, la consommation représente les deux tiers du PIB américain. D'ores et déjà, aujourd'hui, on voit que la consommation ne décolle toujours pas. Avec un rythme de 1,8% par an, elle est moins élevée que par le passé quand elle oscillait entre 2 et 3% de croissance par an.

Comment expliquez-vous que les classes moyennes ne profitent pas des fruits de la reprise économique?

En début de cycle de reprise économique, le partage de la création de  richesse se fait en général en faveur des entreprises. Ensuite, quand le taux de chômage oscille autour du taux de plein emploi, les revalorisations salariales s'accélèrent. Or, sur les cinq derniers trimestres, la hausse du PIB a été supérieure à 3,5% en rythme annualisé excepté pour les trois premiers mois de  2014 (à cause de conditions climatiques défavorables). Paradoxalement, les salariés sont toujours soumis à la modération salariale. On peut y voir les stigmates de la crise associés à des perspectives économiques mondiales qui continuent d'être peu reluisantes. Les pays émergents ont connu des jours meilleurs, tandis que la zone euro piétine et peine à sortir la tête de l'eau. Cela pousse donc les entreprises américaines à rester très prudentes.  Avec une faible inflation et d'un dollar plus élevé, les salaires ne trouvent pas de raisons d'augmenter.

Peut-on craindre un retour de la crise des subprimes avec une classe populaire plus importante?

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Le système bancaire américain a été assaini. Les pouvoirs publics sont beaucoup plus attentifs, ils ont d'ailleurs affiné leur arsenal règlementaire. Les banques elles-mêmes ont acquis des réflexes après la crise des subprimes. Aujourd'hui, on peut dire que le risque de prêts à une population insolvable est écarté. D'ailleurs, les primo-accédants ont eu beaucoup de mal à revenir sur le marché du prêt immobilier notamment en raison de cette prudence. L'accès aux crédits reste comprimé pour l'ensemble des classes moyennes et empêche le rebond observé dans le logement haut de gamme.  Sur le marché immobilier, on a ainsi constaté que les maisons à moins d'1 million de dollar se vendent beaucoup plus difficilement que celles d'une valeur supérieure.

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Propos recueillis par Nabil Bourassi

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