Allemagne : une grande coalition dont personne ne veut...

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Deux statues de cire de la chancelière au Musée de Madame Tussaud de Berlin.
Deux statues de cire de la chancelière au Musée de Madame Tussaud de Berlin. (Crédits : Reuters)
Si la "grande coalition" est l'option la plus populaire en Allemagne, le parti social-démocrate et les patrons n'en veulent pas.

Inévitable, mais redoutable. C'est ainsi que la plupart des Sociaux-démocrates allemands perçoivent l'entrée de leur parti dans une « grande coalition » avec les Conservateurs d'Angela Merkel.

Grogne sociale-démocrate

Mardi, la fédération SPD du Land de Rhénanie du Nord Westphalie, la plus importante d'Allemagne, a officiellement fait savoir qu'elle ne voulait pas d'une alliance avec la CDU/CSU et qu'elle voulait qu'on organise un référendum interne sur le sujet. La ministre-présidente de ce Land, Hannelore Kraft, figure montante du parti, a ainsi affirmé que « le parti n'avait pas fait campagne pour devenir un supplétif pour la majorité d'Angela Merkel. » Selon la presse allemande, d'autres fédérations SPD régionales comme celles de Rhénanie-Palatinat, du Bade-Wurtemberg et de Berlin rejetterait aussi cette perspective.

Coalition perdante

Il est vrai que la grande coalition n'est pas très attirante pour une SPD encore convalescente de son effondrement électoral de 2009. D'autant que les partenaires de coalition d'Angela Merkel n'ont eu jusqu'ici qu'à se plaindre de leur sort après quatre ans de partage du pouvoir. En 2009, la SPD avait perdu 11,2 points.

En 2013, les Libéraux ont reculé de 9,8 points et ont été exclu du Bundestag. C'est dire si la perspective d'une participation à un gouvernement Merkel III n'est peu appétissante. Beaucoup craignent dans les rangs sociaux-démocrates qu'une « grande coalition » ne fasse qu'un gagnant : Die Linke, qui en 2009, après quatre ans de grande coalition, avait obtenu un score record.

Dans une lettre à ses adhérents envoyé mercredi, le chef du parti social-démocrate, Sigmar Gabriel, a voulu rassurer : la SPD « ne se laissera pas forcer à entrer dans une coalition avec les Conservateurs » : « Il n'y a pas d'automatisme. »

Pas d'alternative pour la SPD

Pour autant, chacun sait au sein de la SPD qu'il n'y a guère d'alternative. Laisser les Verts s'allier avec la CDU, ce serait s'isoler encore un peu plusen prenant le risque de voir son « allié naturel » devenir celui d'Angela Merkel.

De plus, l'expérience de l'opposition de ces quatre dernières années a montré qu'elle ne profitait pas au parti. L'option d'une alliance avec les Verts et Die Linke n'est quasiment plus évoquée que par quelques députés isolés. Selon le magazine politique Cicero, même l'aile gauche des Sociaux-démocrates n'en veut pas.

On comprend le dilemme de la SPD : l'isolement ou la compromission. Rien d 'étonnement à ce que certains militants aient applaudi dimanche soir lorsque les rumeurs de majorité absolue d'Angela Merkel ont commencé à apparaître...

Des hausses d'impôts contre une coalition ?

Sigmar Gabriel est donc déjà à la manœuvre pour négocier avec la CDU et la CSU. Son but est clair : obtenir beaucoup de concessions des Conservateurs pour rendre la potion moins amère à ses troupes. Il demanderait donc la mise en place de deux promesses de campagne importantes de la SPD : le salaire minimum unique à 8,50 euros de l'heure et un minimum vieillesse de 850 euros.

Egalement en discussion : la hausse de l'impôt sur le revenu pour les plus hautes tranches pour financer des investissements. La CDU, malgré sa campagne centrée sur « zéro impôts en plus », semble se montrer ouvert sur le sujet. Wolfgang Schäuble, mercredi matin, l'a confirmé. Reste enfin la répartition des rôles au sein du gouvernement Merkel III : la SPD veut le ministère du travail et des affaires sociales, mais aussi celui de l'Intérieur et de la Défense.

Les discussions seront intenses, car les ministres CDU et CSU en place vont défendre leurs portefeuilles. Les Finances seront sans doute le point fort de la négociation. Mais il n'est pas certain que les Sociaux-démocrates veuillent de ce poste perçu comme le « père fouettard » de l'Europe…

Pressions dans tous les sens

Quoi qu'il en soit, la formation du gouvernement Merkel III risque de prendre du temps. La partie d'échecs a commencé. Dans le camp d'Angela Merkel, on souffle le chaud et le froid. Parallèlement aux concessions citées plus haut, certains responsables CDU évoquent la possibilité de nouvelles élections en cas de mauvaise volonté de la SPD.

L'hypothèse d'une alliance avec les Verts est aussi régulièrement évoquée. De quoi mettre la pression sur Sigmar Gabriel qui, de son côté, peut placer dans la balance la menace d'un référendum interne.

Combien de temps avant un nouveau gouvernement ?             

L'Allemagne pourrait donc ne pas avoir de gouvernement issu du nouveau Bundestag avant longtemps. Certes, la constitution allemande prévoit dans son article 39-2 la réunion de la nouvelle assemblée dans les 30 jours au maximum après le scrutin et l'élection du chancelier dans la foulée.

Mais elle prévoit aussi (article 69-3) que le président fédéral puisse demander au gouvernement en place de gérer les affaires courantes le temps qu'une nouvelle majorité soit trouvée. C'est ordinairement ce qui se passe. En 2005, six semaines avaient été nécessaires pour construire la « grande coalition. » Le record date de 1976 où il avait fallu 73 jours pour renouveler la coalition entre Libéraux et Sociaux-démocrates.

2013 pourrait battre ce record si la SPD décide de demander la sanction de sa stratégie par ses membres. Même si la CDU décide de changer alors de partenaire, les négociations repartiront ex nihilo ou presque avec les Verts.

Inquiétudes patronales

En attendant, il n'y a pas que les militants sociaux-démocrates qui s'inquiètent d'une grande coalition. Les patrons allemands aussi. Le quotidien économique Handelsblatt titrait ce mercredi matin sur la peur des hausses d'impôts des petits entrepreneurs. L'institut économique IW de Cologne, proche du patronat, a également insisté dans un communiqué mardi sur le « rejet des hausses d'impôts » des électeurs.

Les milieux économiques sont un peu orphelin des Libéraux qui, traditionnellement, représentaient leurs intérêts. « Même si la FDP n'a pas comblé nos vœux ces quatre dernières années, nous craignons qu'il manque une force libérale au Bundestag », résume le président de la fédération des entrepreneurs familiaux Lutz Goebel dans un entretien à la Frankfurter Allgemeine Zeitung de mercredi.

Même sons de cloche à la BDI et à la BDA, les deux organisations patronales. Même si le patronat n'a pas eu à se plaindre réellement de la dernière grande coalition, le léger tournant à gauche du programme social-démocrate, notamment en matière fiscal ou en droit du travail, l'inquiète. Et les ouvertures sur le plan fiscal vers le SPD confirme cette crainte. Le patronat sait que la seule force opposée au salaire minimum, la FDP, n'est plus représentée au Bundestag.

En cas de grande coalition, les entrepreneurs allemands redoutent que le gouvernement ne privilégient trop la demande intérieure au détriment de la compétitivité externe. C'est tout l'enjeu des négociations actuelles. 

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a écrit le 26/09/2013 à 5:13 :
Super la grande, méga victoire de A. Merkel. On voit ça. Obligée de gouverner avec ses plus grands adversaires. Imaginez un peu un Copé président et Mélanchon ministre.... Voilà ce qui se passe outre-rhin...
Réponse de le 26/09/2013 à 7:18 :
L"Allemagne est un régime parlementaire il n'y a pratiquement jamais de majorité absolue. un gouvernement de coalition est naturel en Allemagne. Le but ce n'est pas d'écraser son adversaire politique mais de créer un gouvernement représentatif de l'opinion du peuple. Dire que le SPD c'est Mélenchon c'est ignoré totalement les réalités de la politique allemande. Die Linke peut être comparé à Mélenchon et c'est bien pour cela qu'aucun parti ne veut faire de coalition avec eux.
En France on pense en terme de droite / gauche donc SPD / CDU cela dérange beaucoup de gens mais en Allemagne ils pensent aussi en terme de modérés / radicaux et c'est pourquoi l'alliance SPD / CDU est normale pour eux.
a écrit le 26/09/2013 à 1:43 :
l?Allemagne devra verser a elle seule 190 milliards d'euros aux MES, ( mécanisme de stabilité européen) donc augmentation importantes d?impôts
a écrit le 25/09/2013 à 21:39 :
Aucune coalition n'étant possible,la seule solution est de dissoudre le Bundestag et de revoter si la constitution le permet??
Réponse de le 25/09/2013 à 22:23 :
Si aucune coalition n'est possible, il y aura de nouvelles élections. Le souci pour les partis c'est de ne pas apparaître comme le responsable du blocage car autrement les électeurs voteront pour l'autre camp. Donc Merkel ne doit pas être trop intransigeante envers ces partenaires potentiels et le SPD et les Verts ne doivent pas exiger des concessions disproportionnés par rapport à leurs résultats.
S'il ya de nouvelles élections il y a de bonnes chances de voir le score des 2 principaux partis augmentés (les électeurs vont voter "utile") et donc avoir un gouvernement uniquement CDU/CSU
Réponse de le 26/09/2013 à 0:06 :
Ce que vous dites me parait tout à fait réaliste
a écrit le 25/09/2013 à 19:35 :
Mais qui sont les "Die Linke" l?équivalent du PCF ? Je ne comprends pas pourquoi les socialistes et les verts allemands refusent de gouverner avec eux, alors qu'unis ils sont majoritaires dans les 2 chambres, de quoi évincer Angela Merkel du pouvoir.
Réponse de le 25/09/2013 à 20:03 :
Die Linke cela peut être vu comme l'équivalent du front de gauche. Pourquoi le SPD (et les Verts) ne veut pas de Die Linke ?
1/ Die Linke est profondément anti union européen et anti euro, alors que le SPD et les Verts sont pro européen
2/ Dans Die Linke il y a le PDS (ex SED) c'est à dire l'ancien parti communiste est allemand. Difficile pour de les sociaux démocrates de travailler avec les héritiers d'un régime totalitaire qui soutenait le terrorisme en RFA.
3/ Die Linke inclus des anciens de la SPD et il y a beaucoup de vieille rancoeurs. Pas l'idéal pour une coalition.
4/ Pour que la coalition fonctionne il faudrait que le SPD se plie aux exigences de Die Linke (qui est un parti "radical" donc qui ne veux pas négocier ou juste à la marge). Si le SPD fait cela la plupart de ses électeurs le lâcheront et voteront CDU.
Socialistes et communistes ensemble cela ne marchent pas, soit les socialistes neutralisent politiquement les communistes (comme en France du temps de Mitterrand ou de la gauche plurielle) soit les communistes éliminent les socialistes (comme du temps de l'URSS)
Réponse de le 25/09/2013 à 21:15 :
Merci pour votre explication très claire. Il y a t-il eu des accords lors d?élections locales qui permettraient de créer un début de rapprochement ? Ce parti d'opposition "radical" qui n'aspire pas à gouverner faute de compromis reste une drôle d'épine dans le pied des socialistes allemands. La CDU a t-elle favorisé Die Linke un peu comme la gauche avait favorisé le FN en France.
Réponse de le 25/09/2013 à 21:35 :
Avec une telle avance, avec un scrutin uninominal par circonscription : Merkel aurait eu en France une Majorité Absolue, et pouvait travailler De Suite. L'on voit là, les inconvénients majeurs de la proportionnelle, qui conduit à des alliances forcées et additions contre nature, et à l'insu meme de l'électeur. Merci à Charles De Gaulle, d'avoir institué en 1958 cette tradition Française, à présent consensuelle, de scrutin sur un nom de Député, à élire selon les mérites que l'électeur reconnait ou non, et non sur des listes impersonnelles à la proportionnelle de personnes non élues en leur nom, qui conduit à cela.
Réponse de le 25/09/2013 à 22:17 :
Il y a eu des coalition rouge rouge (SPD / Die linke) au niveau des landers de l'ex allemagne de l'est. C'est encore le cas dans le Brandebourg mais ces coalitions ont toujours étaient tenu car les positions sont très (trop) éloigné entre le SPD et Die Linke.
Die Linke veut gouverner mais ces idées sont souvent bien éloignée du modèle de co-gestion et de compromis qui est la base de la politique allemande donc avec le temps ça clash. De toute façon le fond du problème est que la majorité des allemands ne veulent pas "grand gueule" radical qui leur parle de révolution mais des modérés qui réforment petit à petit le système pour l'adapter aux évolutions du monde. Donc une coalition avec des radicaux (de gauche comme de droite) ne passera pas. C'est d'ailleurs pour cela que les plus "droitiers" de la CSU ne sont jamais au gouvernement fédéral lorsque la CDU/CSU gouverne.
La CDU n'a pas vraiment favorisé Die Linke (qui d'ailleurs fait un plus mauvais score qu'aux précédentes élections). C'est plutôt l'impossibilité pour le SPD de se démarquer de la CDU qui aide Die Linke. La CDU occupe bien le terrain au centre/centre droit donc pour le SPD le centre gauche n'est pas assez différenciant. Die Linke récupère les eurosceptiques de gauche et l'AfD a tenté de faire de même à droite.
Réponse de le 25/09/2013 à 22:23 :
@solo: Il n'y a qu'une seule raison fondamentale qui explique pourquoi die Linke n'est pas un parti de coalition. Si un parti respectant l'ordre actuel remporte la majorité relative mais pas absolute, il lui faut un partenaire (ou plusieurs). Les partis partenaires doivent impérativement répondre au critère de la "constitutionnalité". La RFA est organisée selon 1. sa constitution et 2. selon les dispositions légales des traités européens en vigueur. Die Linke ne réponds pas aux 2 critères de "constitutionnalité" et ne peut pas participer à une coalition. L'afd par exemple n'est pas orienté contre la constitution de la RFA, mais exige des modifications des engagements européens; Donc, ce parti (qui de toute façon ne sera pas au Bundestag à cause des 5 % de voix à franchir) n'aurait pas pu être considéré par la CDU/CSU comme partenaire de coalition. Uniquement dans le cas qu'un parti anti-constitutionelle gagne une majorité relative, un partenaire de coalition d'extrême-gauche / droite ou afd serait éligible. Ceci entraînerait un changement fondamental du régime actuel et est également hautement improbable.
Réponse de le 25/09/2013 à 23:26 :
@ déni de réalité: Il y a certes une partie de la droite allemande qui considère que Die Linke est anti-constitutionnelle, mais ça me semble quand même très contestable vu le programme actuel de ce parti. Des partis anti-constitutionnels peuvent être interdit en Allemagne (ce qui est arrivé au parti communiste de la RFA en 1956) et à ma connaissance personne ne pense à lancer une telle procédure (en revanche ça a été essayé pour les néo-nazis du NPD je crois). La raison pour laquelle le SPD ne veut pas de coalition avec Die Linke en ce moment, ce sont certaines de leurs revendications, comme la dissolution de l'OTAN (ce que demandaient aussi les Verts allemands dans leurs début et eux ils ont bien changé d'avis), mais surtout l'incompatibilité entre le SPD et certains de ces anciens cadres qui se trouvent dans Die Linke, dont Oskar Lafontaine est de loin le plus connu (mais pas le seul). A plus long terme une coalition avec die Linke est à mon avis possible si celle-ci met un peu de l'eau dans son vin. Die Linke rassemble à chaque élection plus de 20% des voix en Allemagne de l'est (où elle devance le SPD) et je ne vois pas comment le SPD peut un jour regagner le poste de chancelier sans eux.
Réponse de le 26/09/2013 à 10:12 :
@jb: vous rajoutez des éléments, mais l'explication reste unique pourquoi un parti serait jugé inacceptable pour une coalition: sa constitutionnalité. Mais vous avez raison, l'Allemagne n'est pas qu'un état souverain, engagé dans une structure supranationale européenne, mais aussi fondamentalement altlantiste pour ses engagements de défense. L'appartenance à l'OTAN rend d'aileurs un programme (exclusif) de défense européenne impossible. L'OTAN est un 3eme critère constitutionelle. Socialement l'Allemagne a changé. Les partis d'extrêmes sont fort en Allemagne de l'Est; ainsi les interdictions de partis sont devenues plus compliquées; Le rejet d'une population socio-économiquement défavorisée est un facteur destabilisant. Je n'ai pas suivi en détail le projet d'interdiction du NPD, mais celui a échoué. Par contre, j'ai été destabilisé par le nombre de candidatures à la dernière présidentielle en France que je jugerais anti-constitutionelle (selon les 1er 2 critères, l'OTAN et la France, c'est autre chose) il me semble que 12 sur 16 candidats n'était pas éligible selon ce mode de pensée; un bien triste paysage politique si j'ajoute qu'une fraction du PS en fait également partie et même de l'UMP! Par contre sur le plan régional / communal, une coalition avec un partenaire "non-constitutionel" est possible, car aucune décision concernant cet aspect peut être pris à ce niveau politique. Une coalition est un compromis politique qui doit être trouver après la plupart des élections. Toujours et à tout niveau , un contrat de coaliton écrit est rédigé avec des engagements fermes et que cela dure un certain temps n'inquiète personne en Allemagne.

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