Allemagne : les débuts chaotiques de la "grande coalition"

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Sigmar Gabriel, à gauche, vice-chancelier SPD et Angela Merkel vont devoir apprendre à gouverner ensemble
Sigmar Gabriel, à gauche, vice-chancelier SPD et Angela Merkel vont devoir apprendre à gouverner ensemble (Crédits : Reuters)
CDU, CSU et SPD se déchirent depuis quelques jours sur les grands thèmes de leur programme, à commencer par le salaire minimum...

A première vue, l'accident d'Angela Merkel arrive à un bien mauvais moment. Alors que sa nouvelle coalition, à peine lancée, connaît déjà de dangereux remous. En réalité, depuis la signature du « contrat de coalition » fin décembre, les blocages et les querelles ne cessent de se multiplier sur des sujets essentiels. Au point que le nouveau chef du premier parti d'opposition, Die Linke, Gregor Gysi, parle d'un « départ raté » et que le très libéral quotidien économique Handelsblatt s'interroge : « combien de temps cela durera-t-il ? »

Querelle sur les stockages de données

La liste des sujets de mécontentements entre « partenaires » est longue. Pas plus tard encore que ce lundi, le ministre de l'intérieur CDU Thomas de Maizières a attaqué son collègue SPD de la Justice Heiko Maas sur la question du stockage des données. Le « contrat de coalition » prévoit en effet la mise en place d'une loi sur le stockage des données par le gouvernement fédéral pour remplacer celle de 2010 retoquée par la Cour de Karlsruhe. Mais Heiko Maas a annoncé qu'il préférait avant tout projet de loi attendre la décision sur le même sujet de la cour de justice de l'Union européenne. Ce qui a mis en rage son collègue de l'intérieur qui a déclaré : « nous devons tous désormais nous habitué au fait que nous sommes partenaires de coalition. »

En début de coalition, les frictions sont communes

Tout est sans doute dit dans ce mot de Thomas de Maizières. On pourrait certes estimer que ces frictions de début de coalition ne sont que bien normales dans les premiers mois d'une nouvelle alliance politique. On se souvient qu'entre octobre 2009 et avril 2010, CDU, CSU et FPD s'étaient déchirés. Mais cette fois, ces querelles sont peut-être plus sérieuses, si l'on en croit le Handelsblatt. Le quotidien rappelle qu'entre conservateurs et libéraux, seule la politique fiscale faisait débat. Cette fois « les points de dissensions sont nombreux et nulle part, il ne semble y avoir de consensus en vue », souligne le quotidien.

Le dossier épineux du salaire minimum

Et en effet, sur la plupart des grands sujets, les « partenaires » semblent vouloir revenir sur leurs concessions précédentes. L'exemple le plus frappant est sans doute celui du salaire minimum, la grande décision de cette nouvelle coalition et peut-être aussi la plus contestée outre-Rhin. La CSU bavaroise a, dès la veille de Noël, réclamé par la voix de son président et ministre président de Bavière Horst Seehofer, plus d'exceptions aux 8,50 euros par heure qui devraient être la nouvelle règle.

Exclusions réclamées par la CSU

La CSU réclame ainsi l'exclusion des stagiaires, les chauffeurs de taxi, les professeurs honoraires mais aussi des retraités qui exercent une activité complémentaire ainsi que des travailleurs saisonniers, très utilisés dans l'agriculture, le secteur le plus touché par ce salaire minimum. Lundi, la CSU a redit sa détermination à obtenir ces exceptions. « Le projet de loi doit être préparé dans le dialogue avec les employeurs et les employés et ainsi être relié aux réalités de la vie », explique une dirigeante du parti dans le Rheinische Post de ce lundi.

Et d'ajouter : « de nouvelles exceptions au salaire minimum sont inévitables. » Mais évidemment, la SPD refuse net toute exception qui remettrait en cause le principe du salaire minimum général qu'elle a arraché non sans mal ni sans concessions à la chancelière. Les Sociaux-démocrates appellent alors leurs alliés au « respect du contrat de coalition. »

Energie, retraites, immigration : là où cela coince encore

Alors que la situation semble bloquée sur ce front, d'autres querelles s'ouvrent. On a vu celle du stockage des données, mais conservateurs et sociaux-démocrates se déchirent aussi sur la politique énergétique. Le vice-chancelier Sigmar Gabriel a jugé que la situation héritée de la coalition précédente était « en partie anarchique. » Et la CDU de rétorquer que la SPD en était responsable, en raison de sa majorité au Bundesrat. Sur le fond, les positions semblent encore très lointaines : la SPD voulant freiner la hausse des prix de l'électricité pour financer le « tournant énergétique », pas les conservateurs.

Sur les retraites, le principe d'un départ à 63 ans pour les personnes ayant cotisé 45 ans est acquis. Mais la question de la prise en compte des années de chômage dans ces années de cotisation pose problème, la CSU voulant les limiter strictement, pas la SPD qui y voit une façon de vider cette concession de son sens.

Reste enfin la question de l'immigration, thème de prédilection de la CSU qui s'attaque cette fois à celle en provenance de l'UE. Les Bavarois dénoncent ainsi « la mauvaise utilisation de la liberté de circulation qui se mue en immigration de pauvreté. » Soutenu par l'aide droite de la CDU, le parti bavarois espère utiliser électoralement l'ouverture des frontières allemandes aux citoyens roumains et bulgares, à la grande colère de la SPD. CSU et CDU demandent la formation d'une coalition sur la « mauvaise utilisation » des prestations sociales.

Une coalition qui déplaît à tous

En réalité, tout se passe comme si ni la SPD ni la CDU, ni surtout la CSU, ne sont réellement satisfaits du contrat de coalition. La droite a l'impression d'avoir cédé sur toute la ligne à des sociaux-démocrates pourtant faibles au parlement, tandis que la gauche veut défendre ce qu'elle a obtenu au prix de larges concessions, notamment sur la politique européenne. Chacun essaie donc de tirer ce contrat de son côté et de l'interpréter à sa façon.

Image dégradée de la coalition ?

Reste que l'image de cette coalition peut être désastreuse et donner l'impression d'une coalition opportuniste visant surtout à obtenir des postes plus qu'à suivre une ligne politique cohérente. Le scandale de la nomination de Ronald Pofalla, un proche d'Angela Merkel, au directoire de la Deutsche Bahn, qui vient d'éclater peut encore renforcer cette impression. Ce n'est pas le cas pour le moment où les sondages montrent une stabilité remarquable par rapport aux élections du 22 septembre, mais à la longue, ces querelles peuvent être mal interprétées.

La chancelière en position de force

D'où la nécessité de montrer qu'il existe une direction à ce nouveau gouvernement. Depuis son lit de douleur, il est peu probable que la chancelière puisse durant le mois de janvier, jouer ce rôle. Mais le voudrait-elle ? Pas sûr. La stratégie de la chancelière a toujours été de laisser les adversaires s'épuiser pour pouvoir trancher in fine et apparaître comme une force d'apaisement. En 2010, elle avait attendu huit mois avant de rétablir l'ordre dans sa coalition.

Auréolée dans l'opinion par ce malheureux accident, cette fonction de juge suprême de la chancelière pourrait être renforcée lorsque les adversaires se seront déchirés encore pendant quelques semaines. Elle pourrait encore être la grande gagnante de ce jeu politique. Finalement, à quelque chose malheur est bon pour Angela Merkel.

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a écrit le 05/09/2014 à 22:20 :
La solution n'est pas du ressort de la BCE, elle appartient aux politiques !

Désolé de me répéter et de rappeler la prévision de Maurice Allais : les échanges avec les pays pauvres sont une imposture où les demi-pauvres paient pour les riches !
Ce sont eux qui en délocalisant ont créé la dette et on leur donne en plus de l'intérêt dessus au lieu de les imposer ! C'est vrai que leurs bénéfices sont planqués dans les paradis fiscaux !
Coupons l'arbre de la dette à sa racine en remplaçant les cotisations sociales - salariales et patronales - par de la TVA et le problème sera réglé !
Sarkozy s'y était résolu en partie et tardivement, Hollande a tout annulé, sous prétexte que la TVA est un impôt injuste, comme tous les impôts indirects.
Je lui avais pourtant suggéré la solution : en partager une partie entre tous, rendant cet impôt non seulement juste, mais intelligent !
Car, en fait, les gros se cachent derrière les petits, comme pour l'impôt en général et pour la concurrence aussi. En effet tout le monde recevrait sa part, mais chacun contribuerait selon ses moyens, rendant l'impôt progressif !
De fait il serait nul pour les petits revenus et de plus en plus coûteux pour les riches, l'incidence de la redistribution devenant de plus en plus faible,sans effet de seuil stupide et injuste !
Ce changement total d'assise des charges diviserait par deux ( et non diminuerait par deux, comme disent les pédants ! ) le coût des recrutements et disqualifierait les autres concurrences déloyales que sont le travail au noir, le bricolage et la robotisation !
2 autres mesures très fortes compléteraient la panoplie et cela suffirait pour régler définitivement inflation, chômage, déficits et inégalités !
" On ne peut rien changer quand on n'a rien compris " ai-je écrit dans Ouest-France en 1973 !
a écrit le 07/01/2014 à 10:15 :
Bizarre, le débat animé et tout à fait conflictaire fait partie du paysage politique et publique en Allemagne...Si jamais les pauvres lisaient LT, ils ne pourraient plus dormir la nuit? PS, Nos voisins ne savent pas que la GROKO (Grande Coalition) est menacée! CHUT! Ils sont déjà assez inquiets des pays en crise en Europe (France incluse)
a écrit le 07/01/2014 à 7:55 :
Pas étonnant, On ne peut avoir confiance en Merkel, après chaque sommet européen elle a immédiatement remis en question ce qu'elle avait accepté la veille
a écrit le 07/01/2014 à 5:11 :
Romaric Godin, vous écrivez toujours très clairement et je comprends tout :)
Bonne année !
a écrit le 06/01/2014 à 20:28 :
Ce sera peut être de ces querelles avec et comme résultat un smic que l'UE pourra retrouver un peu d'oxygène...
a écrit le 06/01/2014 à 18:59 :
Les marches ne peuvent que degrader ce pays qui sombre dans la chienlit!
a écrit le 06/01/2014 à 18:57 :
C'est la chienlit en Germanie!!

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