L'Allemagne serait-elle tentée par une alliance des gauches ?

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La place du marché à Erfurt, la capitale de la Thuringe.
La place du marché à Erfurt, la capitale de la Thuringe.
Les Sociaux-démocrates et les Verts pourraient s'allier dans le Land de Thuringe avec le parti de Gauche Die Linke pour former le gouvernement régional. Un précédent avant un passage à l'acte au niveau fédéral ?

C'est une petite révolution en Allemagne. Vingt-cinq ans après la chute du mur de Berlin, alors que les commémorations officielles vont bon train, un membre de Die Linke, héritier de l'ancien parti dominant en ex-RDA, pourrait devenir ministre-président d'un Land de la République fédérale. Le moment est d'autant plus symbolique que ce Land pourrait être la Thuringe, qui a longtemps fait figure de modèle quant à sa transition après la réunification.

La SPD penche vers une alliance à gauche en Thuringe

Jeudi 16 octobre, le directoire régional de Die Linke a ainsi voté la poursuite des négociations de coalition avec les Verts et la SPD. Avec néanmoins une condition : confier la direction du gouvernement de Thuringe à Bodo Ramelow, le chef du parti dans ce Land. Les Sociaux-démocrates, qui gouvernent actuellement le Land avec les Chrétiens-démocrates de la CDU, doivent se décider quant à eux lundi sur leurs positions. Ce vendredi, ils rencontreront encore les responsables chrétiens-démocrates locaux, mais de l'avis de tous les observateurs, y compris conservateurs, la SPD de Thuringe devrait choisir l'alliance « rouge-rouge-verte. »

Des élections catastrophiques pour les Sociaux-démocrates

A l'origine de ce tremblement de terre qui pourrait être historique, on trouve les élections régionales du 14 septembre dernier qui ont été marquées par deux grands phénomènes : l'effondrement de la SPD qui est passé de 18 % à 12 % des voix et l'émergence des Eurosceptiques d'AfD qui ont, pour leur première sortie électorale dans le Land, obtenu 10,6 % des voix. Certes, la « grande coalition » sortante, qui regroupe CDU et SPD, restait majoritaire en sièges avec 46 sièges sur 91 au Landtag (assemblée régionale), mais pour la SPD, la défaite a été si rude qu'elle a entraîné une vraie remise en cause stratégique.

Les effets de la « grande coalition »

Les Sociaux-démocrates de Thuringe semblent désormais persuadés que c'est leur participation à cette « grande coalition » où ils étaient les partenaires minoritaires qui a joué en leur défaveur. Ils sont encouragés en cela par le bourgmestre (maire) d'Erfurt, la capitale régionale, Andreas Bauwesein qui est un partisan de l'alliance avec Die Linke, mais qui est aussi un proche de Sigmar Gabriel, le ministre fédéral de l'Economie et vice-chancelier d'Angela Merkel.

Le jeu de Sigmar Gabriel

Le jeu de ce dernier semble fort trouble. D'un côté, il tente timidement, en tant que vice-chancelier, de maintenir un équilibre précaire entre sa volonté de relance et la résistance du ministre des Finances Wolfgang Schäuble et, donc, de maintenir la « grande coalition » au pouvoir à Berlin. Mais de l'autre, il alimente la formation régionale d'un « bloc des gauches » qui, rappelons-le, dispose de la majorité des sièges au Bundestag. Sans doute est-ce aussi pour le vrai patron de la SPD une façon de maintenir la pression sur Angela Merkel qui reste en effet en théorie à la merci d'un « retournement des alliances » de la SPD à l'image de ce qui s'était passé en 1982 lorsque les libéraux de la FDP avaient changé de cheval et porté au pouvoir Helmut Schmidt. Pour le moment, ce scénario semble peu probable, mais il faut garder à l'esprit que, dans ce cas, le nouveau chancelier serait sans doute... Sigmar Gabriel.

Un modèle pour une alliance fédérale ?

Peut-on alors voir dans l'expérience de Thuringe un premier pas vers une alliance du même type au niveau fédéral ? Sans doute pas aujourd'hui. En Allemagne, les alliances régionales sont très mouvantes. Die Linke et la SPD gouvernent ensemble depuis longtemps le Land de Brandebourg. Les Verts ont, eux, décidé de s'allier avec la CDU pour former le gouvernement du Land de Hesse, celui de Francfort, en janvier dernier. Globalement, les partis politiques allemands ont souvent des priorités et des stratégies différentes entre le niveau local et le niveau fédéral. Et rarement, les alliances « hors normes » débouchent sur une logique fédérale.

Le principal obstacle à une alliance entre les Verts, la SPD et Die Linke est, d'ailleurs, idéologique. Verts et SPD sont très pro-européen. Die Linke est ouvertement eurosceptique et les ravages que produit la montée d'AfD sur l'électorat de Die Linke ne l'engagent guère à évoluer. La droite de la SPD et des Verts sont clairement adversaires d'une alliance avec le parti héritier de la SED, le parti dominant de l'ex-RDA. Une coalition rouge-rouge-verte au niveau fédérale aurait sans doute bien du mal à construire un projet.

Enfin, avec la montée d'AfD, une telle coalition n'est pas certaine d'être majoritaire en 2017 comme elle l'a été en 2013. Ce n'est que parce que la FDP et AfD ont échoué à passer la barre de 5 % des exprimés nécessaire à l'entrée au Bundestag que les trois partis de gauche ont obtenu la majorité absolue des sièges. Si un autre parti franchit cette barre, la tâche sera difficile. Or, si la SPD décide de briser la grande coalition, il faudra sans doute comme en 1982, valider ce choix par un nouveau scrutin qui risque de ne pas favorable à l'alliance de gauche.

Ne pas sous-estimer le modèle thuringien...

Le cas de la Thuringe ne doit cependant pas être entièrement pris à la légère. Il montre qu'une partie de Die Linke est prêt à avancer et que la SPD cherche une voie en dehors de l'alliance avec la CDU.  Au sein de la SPD, certains leaders pourraient se positionner en faveur de cette alliance.  En 2017, lors des prochaines élections fédérales, il est donc possible que ce "bloc des gauches" soit une option.

L'évolution de la politique allemande obligerait en théorie les deux grands partis à s'allier en permanence, comme par exemple en Autriche. Immanquablement, ces deux partis, pour conserver leurs identités et une partie de leurs électeurs cherchent des portes de sortie. Si la SPD se rapproche de Die Linke, cependant, l'aile droite de la CDU ne manquera pas de pousser pour que la porte à une alliance avec AfD soit ouverte.

Conséquences sur la politique économique

Quelles pourraient donc être les conséquences de cette alliance en Thuringe sur la politique économique et européenne d'Angela Merkel ? Première hypothèse, la plus optimiste, la CDU craint que la SPD ne quitte la « grande coalition » et assouplit sa position en écoutant davantage Sigmar Gabriel. C'est, en fait, peu probable. La pression exercée par Sigmar Gabriel est douce. Du reste, un « renversement des alliances » conduirait, comme en 1982, à de nouvelles élections qui déboucheraient aujourd'hui sur une impasse. Deuxième hypothèse : le durcissement de la CDU. La SPD se rapproche de Die Linke ? Qu'à cela ne tienne, la CDU va se rapprocher d'AfD en durcissant encore ses exigences européennes. Là aussi, c'est peu probable compte tenu du rejet des thèses d'AfD par la CDU. Wolfgang Schäuble a indiqué récemment qu'AfD était une « honte pour l'Allemagne. » L'hypothèse la plus crédible est donc celle du statu quo armé. Au sein de la grande coalition fédérale, les positions sont de plus en plus divergentes, mais l'équilibre de la terreur fait tenir le tout. A ce petit jeu, c'est évidemment la SPD, le partenaire le plus faible de la coalition, qui est le perdant et qui doit accepter la position ferme de Wolfgang Schäuble et de la CDU...

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Commentaires
a écrit le 17/10/2014 à 13:44 :
les allemands sont ulceres que les anciens de la stasi et autres membres de la bonne gauche plurielle bienpensante n'aient pas ete poursuivis... faudra eviter de jouer avec le feu...
Réponse de le 17/10/2014 à 14:30 :
Die linke n'a rien à voir avec la stasie, et l'ump n'est pas héritière du régime de Vichy (ni de De Gaulle).

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