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Quand l'idéologie allemande bloque la sortie de crise en Europe

Photo de Les correspondants de La Tribune

Harold James

Publié le 10 octobre 2014 à 06:34 - Mis à jour le 10 octobre 2014 à 06:35

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L'Europe va avoir d'autant plus de mal à sortir de la crise que l'Allemagne et d'autres pays du Nord refusent toute relance économique, au nom de considérations idéologiques. par Harold James, professeur d'histoire à l'Université de Princeton.

À l'occasion du dernier rassemblement des ministres des Finances du G20 qui s'est tenu en Australie, le secrétaire au Trésor des États-Unis Jack Lew a fait valoir plusieurs « divergences philosophiques par rapport à certains pays européens amis », avant d'encourager les Européens à accomplir davantage pour booster leur taux de croissance anémique. Il y a là une terminologie sans équivoque, qui souligne toute la difficulté consistant pour l'Europe à trouver le moyen de se sortir de son malaise actuel.

Le ministre canadien des Finances, Joe Oliver, s'est associé à la promotion d'une expansion budgétaire en Europe - point de vue qui semble susciter certains soutiens au sein de la Banque centrale européenne. Le président de la Banques centrale européenne (BCE), Mario Draghi, a en effet recommandé une hausse des dépenses de la part des pays les plus solides sur le plan budgétaire, tels que l'Allemagne. Benoit Coeuré, membre du directoire de la BCE, aux côtés de son ancien collègue Jörg Asmussen, actuellement secrétaire d'État au ministère allemand du Travail, a récemment suggéré qu'il incombait à l'Allemagne d' « exploiter toute la marge de manœuvre disponible pour promouvoir les investissements et réduire la charge fiscale des travailleurs. »

Tous les pays du monde militent pour une relance allemande

La quasi-totalité des pays du monde considèrent effectivement qu'il s'agirait pour l'Allemagne d'adopter une politique budgétaire plus expansive, décrivant l'austérité comme une démarche contre productive, dans la mesure où elle engendre des ralentissements et des récessions qui rendent d'autant plus difficile une consolidation budgétaire à long terme.

Seulement voilà, les Allemands - de même que certains autres pays nord-européens, et peut-être certains économistes chinois - n'en demeurent pas moins réticents, considérant qu'une réponse aux appels en faveur de la relance serait vouée à encourager l'expression d'autres appels de ce genre, engendrant une dynamique d'alliances politiques et d'électoralisme, qui exclurait tout espoir de consolidation budgétaire.

Un débat récurrent

Le débat opposant la relance à l'austérité ne date pas d'hier. Au cours des années 1970 et 1980, l'Amérique n'a cessé d'encourager l'Allemagne et le Japon à agir en tant que locomotives de l'économie globale. Pour autant, les divergences se fondaient jusqu'à présent sur des considérations d'intérêts, et non sur des « philosophies. » Les Américains aspiraient à une demande supplémentaire en soutien à leurs marchandises et à la hausse de leurs prix, tandis que les Allemands et les Japonais défendaient leurs industries d'exportation.

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Le problème, c'est que l'idéologie l'emporte...

Or la difficulté actuelle, récemment soulignée par Jack Lew, réside dans l'existence de divergences profondément ancrées entre les conceptions des camps opposés, qui voient les questions idéologiques d'équité et de responsabilité l'emporter sur les discussions pragmatiques autour de la meilleure manière selon laquelle il s'agirait pour chacun d'avancer. Comme l'a fait valoir l'historien Robert Kagan en 2002, Américains et Européens n'ont pas seulement deux visions différentes du monde ; ils occupent deux mondes radicalement différents.

De telles divergences philosophiques s'avèrent extrêmement difficiles à réconcilier. De même que s'opposèrent les partisans de Platon et ceux d'Aristote pendant un millénaire, les adeptes du kantisme sont depuis des siècles aux prises avec les défenseurs de l'utilitarisme.

Quand la théorie bloque tout débat constructif...

Or, ces profonds conflits théoriques engendrent des conséquences sur le monde réel, dans la mesure où ils entravent tout débat constructif et toute démarche coopérative face aux situations de crise. Les divisions idéologiques fondamentales autour de la guerre d'Irak de 2003 pèsent sur les politiques globales depuis plus de dix ans.

Les procédures et structures politiques modernes ne sont tout simplement pas suffisamment adaptées à la conduite - et encore moins à la résolution - de ces débats philosophiques. Les institutions démocratiques sont conçues pour permettre le compromis entre des intérêts concurrents, les chambres parlementaires s'attachant à déterminer une juste combinaison des concessions afin d'aboutir à un accord sur une solution généralement acceptée. De même, si les forums internationaux de type G20 existent, c'est précisément dans le but de persuader une multitude d'États significativement différents de mettre de côté leurs problématiques philosophiques, pour le bien de leurs intérêts économiques, politiques, ou sécuritaires communs.

L'exemple de Bretton Woods

Les philosophies quelles qu'elles soient ne sont pas de nature à concéder du terrain ici et là, ni à s'effacer autour d'éléments de difficulté dans l'espoir d'un dénouement favorable. Imaginez demander à un partisan du kantisme d'emprunter à la méthode de calcul de l'utilitarisme dans la formulation de l'impératif catégorique.

Bien entendu, toute résolution d'un débat philosophique n'est pas impossible. Il s'agissait d'une pratique prémoderne courante, dans le franchissement des divergences via une dispute formelle. Au début du XVIe siècle, les princes germaniques tentèrent de résoudre le défi philosophique que représentaient les réformateurs protestants, en invitant Martin Luther à débattre auprès de l'éminent théologien chrétien orthodoxe Johannes Eck.

Bien que ce type de pratiques trouve rarement écho à l'époque moderne, la conférence monétaire et financière des Nations unies organisée à Bretton Woods en 1944 s'en rapproche. En appréhendant de manière systémique les problématiques économiques associées à la construction d'un système international viable, les acteurs de l'époque ont créé un nouvel ordre économique et politique mondial.

La BCE à l'origine d'une nouvelle synthèse intellectuelle

En un sens, nos banques centrales actuelles commencent à ressembler aux écoles de pensée philosophique médiévales, en promouvant des discussions autour des problématiques sous-tendant les mesures politiques, plutôt que sur la question des seules mesures politiques. Au sein de la BCE, par exemple, un débat émerge actuellement autour de la détermination des conditions dans lesquelles une certaine déviation à l'écart de l'orthodoxie budgétaire serait susceptible de permettre une stabilisation à long terme. Le dénouement de ce débat pourrait bien aboutir à une coopération internationale d'un nouveau genre.

À l'heure de l'essoufflement des processus politiques de chaque côté de l'Atlantique, la Réserve fédérale américaine et la BCE entreprennent depuis quelques temps toute une série d'innovations politiques, progressant à tâtons en direction d'une solution susceptible de promouvoir une reprise durable de l'économie. Partant, la BCE procède au remaniement de son propre casting, devenant l'incubateur d'une nouvelle synthèse intellectuelle et philosophique.

Quand les banques centrales se muent en arbitres de la vérité politique, il y a danger

Quoiqu'il en soit, le nouveau rôle des banques centrales en tant qu'arbitres suprêmes de la vérité politique recèle bien des dangers. Dans la mesure où les solutions qui émergeront de leurs discussions et analyses seront le produit de processus technocratiques - et non démocratiques -, ces solutions sont vouées à provoquer des réactions populistes.

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Par ailleurs, les approches politiques recommandées par les banques centrales pourraient bien se révéler trop complexes et trop interconnectées pour pouvoir fonctionner efficacement. La tentative consistant à conditionner les politiques expansionnistes à la mise en œuvre d'un ensemble de réformes microéconomiques s'avère notamment problématique. S'il venait à arriver que seules certaines parties du pack complexe liant la marge budgétaire à la réforme structurelle soient effectivement accomplies, l'issue pourrait s'avérer fort décevante - voire se révéler contreproductive. Il faudra alors s'attendre à ce que les vieilles divisions philosophiques refassent surface.

Traduit de l'anglais par Martin Morel

Harold James est professeur d'histoire à l'Université de Princeton et membre principal du Center for International Governance Innovation.

© Project Syndicate 1995-2014

Harold James

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