En Afrique, le pari anglophone de la France face aux débats persistants sur le CFA et l’éco

Moutiou Adjibi Nourou, Agence Ecofin

Pr Kako Nubukpo, directeur de l’Observatoire de l’Afrique subsaharienne au sein de la Fondation Jean-Jaurès.
DR

Moutiou Adjibi Nourou, Agence Ecofin

Pr Kako Nubukpo, directeur de l’Observatoire de l’Afrique subsaharienne au sein de la Fondation Jean-Jaurès.
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À Nairobi, le sommet co-présidé par Emmanuel Macron et William Ruto avait comme ambition de signifier une nouvelle étape du repositionnement français en Afrique. Dans un contexte marqué par le recul de l’aide publique occidentale, la montée du Sud global et la dégradation des relations entre Paris et plusieurs capitales francophones, la France cherche désormais à renforcer ses partenariats avec les économies anglophones du continent.
Mais pour Kako Nubukpo, ce « virage anglophone » reste largement relatif. « Les pays non francophones ont paradoxalement toujours été les premiers partenaires commerciaux de la France en Afrique », rappelle-t-il dans un entretien accordé à l’Agence Ecofin, citant notamment le Nigeria, l’Angola et l’Afrique du Sud. Selon lui, la stratégie actuelle de Paris relève davantage d’un repositionnement politique et narratif que d’une véritable rupture économique.
L’ancien commissaire de l’UEMOA relie cette évolution au discours de Ouagadougou prononcé par Emmanuel Macron en 2017. Le président français y défendait une relation davantage tournée vers l’entrepreneuriat, la jeunesse, le numérique et les investissements privés. Kako Nubukpo résume cette transition comme le passage « d’une économie d’empire » à « une économie d’entreprise ».
Pour l’économiste togolais, cette tentative de redéfinition des relations franco-africaines ne peut toutefois aboutir sans clarification du dossier monétaire.
« Le 21 décembre 2019, en Côte d’Ivoire, le président français et le président ivoirien ont annoncé la fin prochaine du franc CFA et son remplacement par l’éco. Nous sommes en 2026. Force est de constater que le franc CFA existe toujours », souligne-t-il.
Kako Nubukpo reconnaît les évolutions introduites par la réforme de 2019, notamment la rétrocession des réserves de change de la BCEAO auparavant déposées au Trésor français. Mais il estime que le maintien de la garantie française sur la parité avec l’euro entretient les ambiguïtés.
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« On peut se demander pourquoi la France maintient sa garantie sur le franc CFA (…) alors qu’elle a rétrocédé les réserves de change. C’est un assureur qui ne demande plus de prime d’assurance », affirme-t-il.
En clôture du sommet Africa Forward Summit, Emmanuel Macron a justement répondu à ces critiques lors d’échanges avec RFI, France 24 et TV5 Monde. Le président français a rappelé que Paris avait mis fin au dépôt obligatoire des réserves de change au Trésor français ainsi qu’à la présence française dans les instances de gouvernance de la BCEAO. Selon lui, le maintien de la garantie de convertibilité et de la parité fixe avec l’euro répond avant tout à une demande des États ouest-africains concernés. Emmanuel Macron a également affirmé attendre des pays de la région qu’ils « aillent au bout » du projet d’éco, estimant que l’ultime étape dépend désormais principalement des dirigeants ouest-africains.
Au-delà du symbole, Kako Nubukpo considère surtout que le débat porte sur le rôle même de la politique monétaire dans le développement économique.
« Veut-on donner à notre monnaie comme seul objectif la stabilité des prix, ou veut-on en faire un levier de croissance et de transformation structurelle ? », interroge-t-il.
Ces positions restent toutefois contestées par plusieurs économistes et responsables monétaires ouest-africains. Les défenseurs du système actuel rappellent que l’ancrage du franc CFA à l’euro a permis à l’UEMOA de conserver une inflation relativement maîtrisée et une stabilité monétaire rare dans la région.
Ils soulignent également que la réforme de 2019 a déjà entraîné des changements importants, avec la fin de l’obligation de centralisation des réserves de change au Trésor français et le retrait des représentants français des organes de gouvernance de la BCEAO. Pour ces experts, la priorité reste moins une rupture rapide avec le système actuel que le renforcement progressif de la crédibilité macroéconomique des économies ouest-africaines.
D’autres mettent aussi en garde contre les risques d’une transition monétaire précipitée dans un environnement marqué par les déficits budgétaires, les pressions inflationnistes et les fortes divergences économiques entre pays de la CEDEAO. Pour eux, les difficultés du projet d’éco traduisent justement la complexité de la convergence régionale.
Kako Nubukpo considère néanmoins que les blocages autour de l’éco restent d’abord politiques. « La création d’une monnaie est une volonté politique », insiste-t-il, estimant qu’il n’existe « pas plus d’hétérogénéité en Afrique de l’Ouest qu’en Europe ».
Cette lecture intervient alors que les tensions entre la CEDEAO et les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) fragilisent davantage l’intégration régionale. L’économiste adopte sur ce sujet une lecture principalement économique et territoriale. « Sans ces trois États de l’AES, vous n’avez plus de continuité territoriale dans l’UEMOA », avertit-il.
Son argument repose sur le caractère essentiellement terrestre du commerce intrarégional ouest-africain. Une fragmentation durable de l’espace sahélien pourrait ainsi compliquer les échanges commerciaux, renchérir les coûts logistiques et fragiliser les ambitions industrielles régionales.
Au-delà des questions monétaires, Kako Nubukpo remet également au centre du débat la question de la souveraineté économique africaine dans un contexte de recul des financements concessionnels occidentaux.
Il reprend notamment un argument devenu récurrent dans les discussions sur la réforme de l’architecture financière internationale : l’Afrique perdrait davantage via les flux financiers illicites qu’elle ne reçoit sous forme d’aide publique au développement.
« 60 milliards de dollars d’aide publique au développement arrivent chaque année. Mais on a 90 milliards de dollars de flux financiers illicites qui quittent », affirme-t-il.
Cette lecture nourrit les appels à une mobilisation accrue des ressources internes et à des politiques industrielles plus volontaristes. Kako Nubukpo défend notamment un « protectionnisme éducatif » afin de permettre l’émergence d’industries locales compétitives.
Pour illustrer les limites actuelles de l’industrialisation africaine, il cite le secteur textile : « Nous pourrions développer une industrie textile. Mais ça fait 40 ans qu’on le dit. (…) Nous ne transformons toujours que 3% de la fibre de coton sur le continent. »
À Nairobi, le basculement vers une relation davantage centrée sur l’investissement, les infrastructures et les partenariats privés apparaît encore en construction. Derrière les 23 milliards d’euros d’engagements annoncés pendant le sommet, la France cherche aussi à redéfinir sa place dans un environnement africain marqué par une concurrence géo-économique croissante avec la Chine, la Turquie, l’Inde ou les pays du Golfe. Dans ce contexte, les débats relancés par Kako Nubukpo autour du CFA, de l’éco ou encore de la souveraineté économique traduisent surtout les interrogations persistantes sur les modèles monétaires et industriels que le continent entend privilégier dans les prochaines années.
Moutiou Adjibi Nourou, Agence Ecofin