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7 500 PME africaines formées à l’IA au risque d’une dépendance à l’écosystème Google

Idriss Linge, Agence Ecofin

Publié le 18 novembre 2025 à 13:42

Les formations gratuites constituent pour Google un instrument d’influence relativement peu coûteux, mais potentiellement structurant.

Les formations gratuites constituent pour Google un instrument d’influence relativement peu coûteux, mais potentiellement structurant.

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Le Quotidien Numérique

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L’accord signé entre Google et le Secrétariat de la ZLECAF pour former 7 500 PME africaines à l’IA et au commerce numérique marque une nouvelle étape de l’expansion technologique américaine sur le continent. Une initiative inclusive, mais qui pourrait aussi contribuer à structurer une future dépendance africaine aux infrastructures et aux services d’IA américains.

L’Afrique subsaharienne concentre aujourd’hui l’un des plus importants potentiels numériques au monde. Selon les projections des Nations unies, la région comptera plus d’un milliard d’individus en âge de travailler d’ici 2050, soit davantage que l’Asie du Sud. Parallèlement, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF), opérationnelle depuis 2021, cherche encore à définir son architecture numérique.

Ce contexte attire les géants technologiques, pour lesquels le continent représente à la fois un marché émergent et un espace où les standards demeurent largement à établir. Le 12 novembre 2025, Google et le Secrétariat de l’AfCFTA ont signé un protocole d'accord officialisant le lancement de l’AfCFTA Digital Inclusion & Entrepreneurship Program (ADIEP). Selon la communication officielle du Secrétariat, mi-novembre, le programme vise à former 7 500 PME dans plusieurs États membres, au moyen de 25 cohortes prévues entre novembre 2025 et juin 2026.

Le programme repose sur des enseignements centrés sur le commerce numérique transfrontalier, la gestion du cloud via Google Cloud et l’utilisation productive de l’IA à l’aide des outils Gemini et Vertex AI. Google s’appuie pour cela sur deux dispositifs existants : la Hustle Academy, qui indique avoir formé 18 000 entrepreneurs africains depuis 2022, et la plateforme UpSkill Universe.

Une montée en puissance calibrée 

Les contenus proposés seront disponibles en anglais, en français et en portugais, et les certifications obtenues seront intégrées aux environnements Google Workspace et Cloud Skills Boost. Cette intégration pourrait faciliter la montée en compétences, mais elle peut également créer une inertie technologique au sein d’un écosystème particulier, un phénomène largement documenté dans les analyses de l’OCDE sur les marchés numériques, notamment dans son rapport « Competition in Digital Markets » publié en 2023.

Cette initiative s’ajoute à d’autres mouvements américains récents. En octobre 2025, Google a annoncé une extension continentale de l’accès gratuit à Gemini Pro pour les étudiants africains, un dispositif relayé par Cassava Technologies dans plusieurs pays d’Afrique australe et d’Afrique de l’Est.

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Dans le même temps, Anthropic, entreprise dans laquelle Google et Amazon ont respectivement investi plus de 2 et 4 milliards de dollars selon leurs rapports financiers, a conclu un partenariat avec le Rwanda et l’organisation ALX pour déployer Chidi, un assistant pédagogique basé sur l’IA Claude, auprès de plusieurs centaines de milliers d’apprenants.

L’intérêt des acteurs américains pour l’écosystème numérique africain s’inscrit dans une stratégie plus large. Le Département d’État américain a multiplié depuis 2022 les initiatives dans le cadre du programme Digital Transformation with Africa, qui mobilise les entreprises privées pour diffuser des normes, des infrastructures et des outils numériques. Les formations gratuites constituent, dans ce contexte, un instrument d’influence relativement peu coûteux, mais potentiellement structurant.

Les économistes de la Banque mondiale soulignent que les coûts de basculement d’une plateforme technologique à une autre, incluant la réorganisation des données, la reformation des équipes et l’adaptation des architectures applicatives, peuvent être substantiels pour les petites entreprises. Dans son rapport « Digital Transformation in Africa » publié en 2023, l’institution relève que ces coûts pourraient réduire la probabilité pour les PME d’adopter des infrastructures alternatives une fois formées au sein d’un écosystème donné.

L’impact potentiel de l’IA sur la croissance africaine est régulièrement mis en avant. Selon l’étude « Sizing the AI Opportunity » publiée par PwC en 2023, l’adoption de l’intelligence artificielle pourrait augmenter le PIB africain de 4,9 points d’ici 2035. Mais les bénéfices dépendront en partie de la capacité des acteurs locaux à maîtriser la chaîne de valeur numérique, dont les segments à plus forte valeur ajoutée — modèles d’IA, API, infrastructures cloud et analyse des données — sont encore largement dominés par des entreprises américaines. 

La question de la souveraineté des données demeure sensible. Le rapport 2024 de la Commission économique pour l’Afrique souligne que la majorité des données produites sur le continent est hébergée en dehors du continent, ce qui complique les ambitions des États en matière de régulation, de sécurité et de maîtrise des coûts.

La Chine : un géant présent et discret à la fois

Face à cette dynamique américaine, la Chine occupe une position paradoxale. Sa présence est fortement établie dans le matériel télécom et les infrastructures physiques. La GSMA estimait en 2023 que Huawei représentait environ 40 % des équipements 4G et 5G déployés en Afrique subsaharienne.

Pourtant, les initiatives chinoises spécifiquement destinées aux PME africaines dans le domaine de l’IA demeurent moins développées. Alibaba Cloud et Huawei Cloud ont ouvert des régions en Afrique du Sud, au Kenya et au Nigeria. Baidu propose une version gratuite d’Ernie Bot et publie des modèles open source, et Tencent poursuit ses travaux via son laboratoire AI Lab. Mais les programmes de formation à grande échelle destinés aux entrepreneurs africains demeurent plus limités que ceux des acteurs américains.

Plusieurs études de l’Union internationale des télécommunications, dont « Digital Skills Assessment Africa » publié en 2024, soulignent que des obstacles linguistiques, une documentation majoritairement en mandarin et une intégration plus faible aux outils utilisés quotidiennement par les PME africaines peuvent constituer des freins à l’adoption de solutions chinoises.

La stratégie numérique chinoise est davantage axée sur les partenariats étatiques, notamment à travers des projets de centres de données souverains, de plateformes d’e-gouvernement ou de systèmes de surveillance urbaine. Cette approche, plus verticale et centrée sur les institutions publiques, contraste avec l’approche américaine, qui mobilise des outils destinés aux développeurs, aux étudiants et aux entrepreneurs, un segment où les besoins africains sont particulièrement importants.

Choisir le bon modèle

Dans la mesure où les PME représentent plus de 80% des emplois non agricoles sur le continent, l’équilibre d’adoption entre ces deux modèles pourrait contribuer à orienter durablement le paysage numérique régional. Les bénéfices immédiats du programme Google–AfCFTA paraissent tangibles : montée en compétences, diffusion d’outils productifs, amélioration potentielle du commerce intra-africain et renforcement des capacités locales.

Mais les analyses de la Banque africaine de développement et de la Commission économique pour l’Afrique rappellent que les choix d’infrastructures numériques effectués aujourd’hui auront des conséquences durables sur l’innovation locale, les coûts futurs et la capacité des États à adapter leur régulation aux évolutions du marché.

L’Afrique devra peut-être arbitrer entre accélérer sa transformation numérique grâce à des acteurs disposant des ressources nécessaires ou bien, au prix d’un effort financier et politique plus important, construire un modèle plus diversifié ou plus autonome. Dans un contexte où la demande de compétences numériques croît rapidement, les décisions prises dans les prochaines années pourraient définir la structure du paysage technologique africain pendant plusieurs décennies.

Idriss Linge, Agence Ecofin

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