Sur les minéraux critiques africains, Washington et Bruxelles avancent en ordre dispersé
Emiliano Tossou, Agence Ecofin

Mine de graphite de Balama au Mozambique
Photo DR
Emiliano Tossou, Agence Ecofin

Mine de graphite de Balama au Mozambique
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La nouvelle a occupé une large partie de l’actualité minière internationale de la semaine dernière : les Etats-Unis et l’Australie ont signé un protocole d’accord visant à développer un partenariat sur la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques. La collaboration vise avant tout des projets d’extraction et de traitement dans les deux pays, mais elle pourrait également appuyer des initiatives similaires ailleurs dans le monde, notamment en Afrique, où les compagnies australiennes sont déjà bien implantées. Ce développement illustre aussi la différence de stratégies entre Washington et Bruxelles sur les minéraux critiques africains.
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la Chine domine la transformation des minéraux critiques à la fois par la localisation des usines dans l’empire du Milieu et par le contrôle des entreprises qui exploitent des réserves ailleurs dans le monde. En 2024, Pékin concentrait ainsi plus de 95% de la production mondiale de graphite et de terres rares de qualité batterie. La même année, l’australien Lynas a représenté 4% de la production raffinée mondiale de terres rares, contre 1 % pour les Etats-Unis. L’empire du Milieu produit par ailleurs 70 % des produits chimiques du lithium, comme l’hydroxyde et le carbonate de lithium.
Dans leur volonté de contester cette domination chinoise et réduire leur dépendance à Pékin en matière d’approvisionnement, les Etats-Unis et les pays européens trouvent en Afrique des alliés de choix. Le continent héberge 30 % des réserves mondiales de minéraux critiques et dispose de délais de développement de sites miniers parmi les plus rapides au monde. Selon S&P Global, il faut par exemple 10 à 15 ans en moyenne pour développer une mine de cuivre-cobalt en RDC, contre 29 ans en moyenne aux Etats-Unis.
En Afrique, la stratégie de Washington est portée à la fois par des financements d’institutions fédérales et ceux d’hommes d’affaires américains. La société KoBold Metals, soutenue par les milliardaires Jeff Bezos et Bill Gates, a ainsi acquis plusieurs projets d’exploration de cuivre en Zambie et prévoit d’ouvrir en une décennie sa première mine dans le pays. KoBold s’intéresse aussi au potentiel minier de la RDC, avec en ligne de mire l’acquisition du projet de lithium Manono.
Principal gisement congolais de lithium, le développement de Manono est bloqué depuis quelques années par un différend impliquant à la fois la société australienne AVZ Minerals, le gouvernement congolais, et le chinois Zijin Mining. En juillet 2025, KoBold a signé avec Kinshasa un accord de principe pour explorer et développer le site, accompagné d’un accord-cadre d’acquisition des parts d’AVZ Minerals en vue de mettre fin au différend.
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Sur un plan plus institutionnel, l’agence américaine International Development Finance Corporation (DFC) accompagne plusieurs projets africains de minéraux critiques. En octobre 2024, elle a annoncé un prêt de 150 millions de dollars en faveur de l’australien Syrah Resources qui exploite la mine de graphite Balama au Mozambique. Même des entreprises européennes opérant en Afrique sont déjà accompagnées par la DFC. En 2023, l’institution a annoncé une subvention de 5 millions de dollars au profit du britannique Blencowe Resources, actif sur le projet de graphite Orom-Cross en Ouganda. Un an plus tard, la DFC a également octroyé 3,4 millions de dollars au britannique Pensana, qui développe la première mine de terres rares d’Angola.
L’offensive américaine sur les métaux critiques africains peut même faire l’objet d’un appui mixte, comme l’illustre le cas de la société Trinity Metals au Rwanda. Contrôlée depuis 2022 par TechMet, qui compte parmi ses actionnaires la DFC, cette entreprise produit étain, tantale et tungstène au Rwanda. Elle a signé en 2025 un accord avec Nathan Trotter, société américaine spécialisée dans le raffinage et la distribution d’étain, afin de potentiellement approvisionner le marché américain.
Consciente du potentiel africain en minéraux critiques, l’Europe explore depuis des années différentes formes de partenariat avec les pays africains. Plus discrète que l’Oncle Sam, Bruxelles a néanmoins multiplié les cadres formels avec des pays africains autour des chaînes de valeur des matières premières critiques.
En novembre 2022, l’Union Européenne a signé avec la Namibie un mémorandum d’entente portant à la fois sur les matières premières durables (exploration, transformation, recyclage) et l’hydrogène renouvelable. En octobre 2023, elle a paraphé deux partenariats similaires avec la Zambie et la RDC pour développer des chaînes de valeur « durables » de matières premières critiques. Depuis 2024, quelques projets de terres rares et de graphite au Malawi, en Afrique du Sud et en Ouganda sont par ailleurs intégrés à diverses initiatives institutionnelles européennes de financement et d’accompagnement. Le belge Umicore a aussi signé un accord avec la société d’Etat congolais Gécamines, pour assurer le traitement du germanium, un métal rare surtout produit par la Chine.
Contrairement aux Etats-Unis, le secteur privé est cependant encore peu impliqué dans le développement de projets africains ou dans les accords de vente de la production des futures mines africaines de terres rares, graphite ou lithium. Selon un rapport du think tank European Council on Foreign Relations (ECFR), les autorités européennes ne proposent pas de garanties ou d’incitations financières à leurs entreprises, afin de leur permettre de financer des opérations sur le continent.
« Au-delà de l'adoption de politiques et de la signature de partenariats, les Européens doivent investir des fonds réels dans les activités d'exploitation minière, de transformation et de valorisation en Afrique s'ils veulent s'assurer l'accès aux richesses minérales de ce continent. La Commission européenne pourrait y parvenir en créant un fonds qui investirait directement dans les opérations existantes d'exploitation minière et de valorisation, soit par l'intermédiaire de la Banque européenne d'investissement, soit par le biais d'un nouveau mécanisme de financement », recommandent Sarah Logan et Theophilus Acheampong dans un autre rapport de l’ECFR.
Ce constat est partagé dans une autre note publiée par le Centre européen de gestion des politiques de développement (ECDPM) en juin 2025, qui identifie des pistes permettant à l’UE de renforcer sa présence. A la place de l’approche fragmentée actuelle, le document propose un modèle coordonné permettant au secteur privé européen de se connecter au secteur privé en Afrique. « Cela pourrait se faire par le biais de coentreprises ou de plateformes de co-investissement entre des entreprises européennes et africaines, y compris par le biais d'une collaboration avec des entreprises chinoises (le cas échéant), d'un renforcement du développement de la main-d'œuvre locale et de la formation professionnelle », indiquent les auteurs Poorva Karkare et Karim Karaki.
Au-delà des différences de stratégies entre Washington et Bruxelles en Afrique, c’est surtout un manque de coordination qui s’observe entre les deux partenaires, alors même qu’ils affrontent les mêmes défis. Les États-Unis déploient leur stratégie à travers la DFC et le secteur privé notamment, pendant que l’Union européenne agit via le Global Gateway et ses partenariats bilatéraux sur les matières premières critiques. Ces cadres avancent souvent en parallèle, sans plateforme commune de planification ni synergie de financement.
La seule initiative conjointe notable reste le corridor de Lobito, infrastructure destinée à acheminer la production congolaise de cuivre vers les marchés internationaux via l’Angola. Plus de 2 milliards d’euros ont été mobilisés par les partenaires européens ces dernières années, en complément des engagements américains. Mais une large part des fonds européens porte davantage sur des projets de diversification économique, agriculture, énergie ou formation professionnelle, que sur la réhabilitation du corridor. Faute d’une approche coordonnée et ciblée sur les chaînes d’approvisionnement, les efforts occidentaux peinent encore à rivaliser avec la stratégie intégrée de Pékin en Afrique.
Emiliano Tossou, Agence Ecofin