OPINION - « Face aux crises, l’Afrique doit transformer les chocs en souveraineté »

Michael Foundethakis, associé chez Baker McKenzie, président du comité Afrique de la Firme et Karim Boulmelh, partner, Contentieux & Arbitrage chez Baker McKenzie
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Michael Foundethakis, associé chez Baker McKenzie, président du comité Afrique de la Firme et Karim Boulmelh, partner, Contentieux & Arbitrage chez Baker McKenzie
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Par Michael Foundethakis, associé chez Baker McKenzie, président du comité Afrique de la Firme et Karim Boulmelh, partner, Contentieux & Arbitrage chez Baker McKenzie.
À chaque épisode d’instabilité géopolitique, le même mécanisme se répète : tensions sur l’énergie, renchérissement du crédit, perturbations logistiques, recul de la visibilité pour les investisseurs. Et, presque systématiquement, les économies africaines se retrouvent parmi les premières exposées.
La pandémie, la guerre en Ukraine, les épisodes climatiques extrêmes et les crises actuelles ont confirmé une réalité : l’Afrique paie souvent une part disproportionnée des chocs mondiaux. Elle n’en est pas à l’origine, mais elle en supporte les effets sur ses finances publiques, ses importations, sa sécurité alimentaire et ses grands projets de développement.
Faut-il pour autant conclure que l’investissement s’arrête ? Ce n’est pas ce que nous observons. Ces derniers mois, les transactions se sont au contraire multipliées. L’incertitude peut accélérer les décisions : les banques cherchent à sécuriser leurs opérations, les emprunteurs anticipent leurs besoins de financement, les États mobilisent des ressources et les investisseurs tentent de conclure avant une éventuelle dégradation des conditions de marché.
Le risque n’est donc pas tant une paralysie immédiate que l’augmentation du coût de l’argent et une prime de risque trop souvent injustifiée. L’Afrique reste fréquemment considérée comme un bloc homogène, alors que les réalités économiques, institutionnelles et sectorielles diffèrent profondément d’un pays à l’autre. Cette perception renchérit les financements de projets pourtant indispensables et rentables.
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Pour plusieurs États, la pression devient néanmoins considérable. La restructuration de la dette, le refinancement des échéances et le dialogue avec les institutions financières internationales sont désormais des sujets centraux. Lorsque la liquidité mondiale se contracte, les pays qui ont le moins de marges budgétaires se retrouvent, une fois encore, en fin de file.
L’Afrique est au cœur d’un paradoxe. Elle contribue très marginalement aux émissions mondiales de carbone, mais elle est souvent sommée de suivre une trajectoire énergétique définie par d’autres, sans que les financements nécessaires soient toujours au rendez-vous.
Dans le même temps, les tensions sur l’offre mondiale de pétrole et de gaz rappellent la nécessité, pour de nombreux pays africains, de sécuriser leurs propres ressources. Pour des producteurs comme le Nigeria ou l’Angola, une hausse des prix peut générer des recettes supplémentaires à court terme. Elle peut aussi soutenir des projets de raffinage, de stockage et de transformation locale.
Mais une hausse des cours ne suffit pas à créer une souveraineté énergétique. Sans infrastructures entretenues, sans réseaux électriques fiables, sans capacités de raffinage et sans investissements de long terme, le continent restera dépendant de marchés extérieurs dont il ne maîtrise ni les prix ni les règles.
L’Afrique ne doit pas être contrainte de choisir entre hydrocarbures et renouvelables. Elle doit pouvoir développer les deux, selon ses ressources et ses besoins. Le pétrole et le gaz peuvent encore jouer un rôle dans l’accès à l’énergie, l’industrialisation et le financement du développement. Mais ils doivent aller de pair avec des investissements massifs dans les renouvelables, les interconnexions électriques, le stockage et l’efficacité énergétique.
L’enjeu n’est plus seulement d’extraire. Il est de transformer, de raffiner et de créer localement davantage de valeur.
Pendant des décennies, l’Afrique a exporté des matières premières brutes, tandis que l’essentiel de la valeur ajoutée était capté ailleurs. Cette logique extractive, héritée d’une longue histoire économique, ne peut plus constituer le modèle de développement du continent.
Les minerais critiques, le pétrole, le gaz, les productions agricoles et les ressources stratégiques doivent devenir le socle d’une industrialisation africaine. Cela suppose des infrastructures : ports, corridors ferroviaires, centrales électriques, réseaux de transport, unités de transformation et capacités de raffinage.
Les grands projets régionaux, notamment ceux qui relient l’Afrique de l’Est, l’Afrique centrale et la façade atlantique, conservent leur caractère stratégique. Les besoins mondiaux en minerais et en métaux critiques ne disparaîtront pas. L’enjeu est donc de faire en sorte que les pays producteurs ne restent pas de simples fournisseurs, mais deviennent des acteurs de chaînes de valeur qu’ils contribuent à organiser.
Cette ambition implique aussi de diversifier les partenaires. Dans plusieurs secteurs, d'autres sources de financement internationales ont pris le relais lorsque les financements occidentaux étaient absents ou insuffisants. Cette présence ne doit être ni idéalisée ni rejetée par principe. Elle montre surtout qu’une compétition entre partenaires peut offrir aux États africains davantage de leviers de négociation.
La priorité doit rester la même : éviter qu’une dépendance en remplace une autre.
Les crises actuelles renforcent également les risques juridiques et contractuels. Lorsque les prix fluctuent, que les finances publiques se dégradent ou que les conditions d’exécution d’un projet changent, les contrats d’infrastructures, d’énergie et d’exploitation minière deviennent plus exposés aux renégociations et aux contentieux.
L’arbitrage international est au cœur de cette évolution. Historiquement, de nombreux contentieux engagés contre des États africains ont concerné les ressources naturelles et les grands projets d’investissement. Ils ont souvent été initiés par des entreprises issues de pays industrialisés, sur le fondement de traités conclus dans des contextes politiques et économiques désormais dépassés.
Cette situation nourrit une défiance compréhensible. L’arbitrage peut être perçu comme un instrument de pression lorsque les intérêts privés sont protégés plus efficacement que l’intérêt public, les communautés locales ou la capacité d’un État à conduire sa politique de développement.
Pour autant, la réponse ne peut pas être le rejet du droit des investissements. Elle doit être sa réappropriation. De plus en plus d’États africains renégocient leurs traités, introduisent des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, renforcent les obligations de contenu local et cherchent à mieux protéger les intérêts des populations concernées.
Cette évolution est nécessaire, à condition de ne pas produire une bureaucratie qui découragerait les investisseurs sérieux. La souveraineté ne consiste pas à fermer la porte. Elle consiste à établir des règles claires, équilibrées et prévisibles.
Les crises sont des révélateurs. Elles montrent les fragilités du continent : insuffisance des infrastructures, dépendance aux importations énergétiques, vulnérabilité climatique, accès difficile au financement. Mais elles révèlent aussi les opportunités : énergie renouvelable, transformation locale, industrialisation, commerce Sud-Sud, développement des infrastructures et montée en puissance de champions africains.
L’Afrique n’a pas besoin d’être sauvée à chaque nouvelle crise. Elle doit pouvoir financer son développement, maîtriser ses ressources, sécuriser ses contrats et construire les infrastructures qui lui permettront de ne plus subir les décisions prises ailleurs.
La question n’est donc pas de savoir si les crises actuelles auront des répercussions sur l’Afrique. Elles les ont déjà. La vraie question est de savoir si elles constitueront enfin le signal d’un changement de modèle.
Il est temps que le continent ne soit plus celui qui attend, en bout de file, les conséquences des crises des autres. Il doit devenir celui qui fixe ses priorités, organise ses partenariats et transforme ses vulnérabilités en puissance économique.