Etaient notamment présents au Paris Air Forume Éric BÉRANGER (PDG de MBDA), Matthieu LOUVOT (DG d'Airbus Helicopters), Benoit LAROCHE DE ROUSSANE (Directeur de l'Industrie de défense de la Direction Général de l'Armement) et Emmanuel LEVACHER...
La Tribune
A l’heure du retour des guerres et du réarmement, mais aussi d’une pluie de commandes dans l’aviation civile, les industriels du secteur aéronautique dopent leurs investissements et augmentent leur production - non sans défis. Un thème central abordé lors du Paris Air Forum.
Depuis qu’Emmanuel Macron a lancé, il y quatre ans au salon Eurosatory, le concept d’« économie de guerre », la France, certes, n’est toujours pas en guerre. Mais dans un environnement qui vacille sous le poids des tensions géopolitiques, les nations se réarment et les industriels de défense tricolores rivalisent de plans pour faire monter en cadence leur production, tandis que la finance, elle aussi, se mobilise dans ce sens. Au point de créer une bulle ?
L’industrie de défense vit un rattrapage, et non une spéculation, ont affirmé à l’unisson les acteurs du secteur réunis le 12 juin dernier lors de Paris Air Forum organisé par La Tribune. Leur mission : reconstruire la masse industrielle en temps de paix, tant pour être « capables de faire face à un premier choc, s’il se produit » - autrement dit construire des stocks -, que pour, ensuite, « continuer à fournir et soutenir les besoins de nos forces armées », analyse le PDG du missilier MBDA, Eric Béranger.
« Il y a un sursaut après une longue période de sous-investissement », abonde Matthieu Louvot, directeur général d’Airbus Helicopters. De fait, aujourd’hui, « L’Europe ne peut plus se reposer sur les Américains et se mettre à la merci des électeurs du Wisconsin ou du Michigan tous les quatre ans pour savoir si elle va être défendue ou non », ironise-t-il. « Elle doit se défendre par elle-même, ce qui implique un niveau d’investissement beaucoup plus important ». Echo similaire du côté de Benoît Laroche de Roussane, directeur de l’industrie de défense à la Direction générale de l’armement (DGA) : les crises qui s’enchaînent « révèlent un besoin structurel d’investissement », dit-il.
Un « ramp up » agile
Ainsi, MBDA a lancé un plan d’investissement de 5 milliards d’euros d’ici à 2030, dont 2 milliards en France, où un nouveau site devrait ouvrir près d’Orléans. « Entre 2023 et 2025, nous avons pu multiplier par deux notre production et nous prévoyons de faire encore plus 40 % d’après notre plan actuel pour 2026. Pour la France, nous prévoyons même de faire fois six entre 2023 et 2030 », énumère Eric Béranger. Une feuille de route, arrêtée avant le conflit en Iran, dont « il faut en permanence évaluer les conséquences ».
Pour le missilier, la nécessaire « adaptation permanente » passe, entre autres, par le développement des capacités de la « smart mass ». A cet effet, des partenariats ont été noués avec des acteurs tels qu’Aviation Design, pour développer une munition longue portée destinée à saturer les défenses adverses, ou la start-up Alta Ares pour associer ses drones intercepteurs aux systèmes d’armes de MBDA. L’une des possibilités pour rendre l’outil industriel agile étant de « faire jouer la dualité », estime Eric Béranger.
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La carte de la dualité
C’est justement la carte d’Airbus Helicopters, qui a engrangé près de la moitié des 25 milliards euros de prises de commandes de défense par Airbus l’an dernier. « Plus de 600 millions d’euros sont investis dans l’outil industriel à Marignane et des sommes quasiment comparables à Donauwörth », pour le renouvellement de l’outil et la digitalisation, indique Matthieu Louvot. Dans ce contexte, pour la filiale hélicoptériste, la dualité est un atout « puissant, puisqu’on amortit un investissement de ce type sur un marché beaucoup plus profond ».
Autre facteur pour réussir le ramp up – difficilement atteignable par un mode « on/off » qui garderait une capacité inutilisée pour ensuite monter en charge en sursaut - l’export, « très important pour réguler la demande et lisser les cycles », ajoute celui qui a succédé en avril dernier à Bruno Even à la tête d’Airbus Helicopters. De son côté, la DGA a également un rôle à jouer, à travers la simplification normative, comme l’a montré l’allègement du cahier des charges technique dans le cadre du Pacte drones.
Une supply chain fragile
Enfin, les PME se mettent elles aussi à la page pour s’adapter aux nouveaux impératifs. Une démarche périlleuse ? « L’industrie de défense est à l’image de l’industrie française dans sa globalité, c’est-à-dire que les chaînes d’approvisionnement sont fragiles et tendues », considère Emmanuel Levacher, président du Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres (Gicat) et directeur général du constructeur de véhicules militaires Arquus.
Dans la montée en cadence des grands donneurs d’ordre, ce sont ainsi « les principaux goulots d’étranglement ». De fait, plusieurs fournisseurs témoignent de leurs difficultés. « Quand on regarde la demande, on s’aperçoit d’une désynchronisation. On a oublié de cascader la demande tout au long de la supply chain. Certains le font, mais si on ne le fait pas tous, un sous-traitant de troisième niveau ne peut pas avoir une vision claire de ses besoins », pointe Pascal Farella, directeur général délégué de Mecachrome.
Or les nouveaux enjeux sont nombreux : revoir les outils, réduire les cycles, internaliser des procédés, pour aller plus vite tout en améliorant la qualité. Sans oublier la cybersécurité, de même que des difficultés d’approvisionnement sur fond de crises géopolitiques. « L’approvisionnement d’une machine-outil prend aujourd’hui entre 18 et 24 mois », soupire Pascal Farella. Quant à l’inflation, elle a fait jusqu’à doubler le prix de certains logiciels, renchérit Anne-Charlotte Fredenucci, présidente de Ametra Group, sous-traitant spécialisé dans les mécanique et l’électronique.
Autant de contraintes qui pèsent sur les fournisseurs dont « un nombre non négligeable ne génère pas suffisamment de rentabilité pour le niveau de cash nécessaire au financement des stocks et des investissements », commente Jérôme Rein, directeur associé senior au Boston Consulting Group et responsable du centre d’expertise Industrie pour la France. Cet expert en est convaincu : pour que la supply chain européenne tienne, « il faut qu’elle soit compétitive, résiliente et souveraine. Cela va sans doute nécessiter des consolidations ».