OPINION. Et si l’armée de Terre avait le secret d’un État plus efficace ?
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Philippe HELLEISEN
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Pourquoi faut-il lire « Le sens du commandement » du général d’armée Pierre Schill, chef d’État-major de l’armée de Terre (CEMAT). Les grands chefs militaires sont d’excellents professeurs de management et la lecture de leurs livres coûte beaucoup moins cher que les programmes de formation des grandes business schools… L’une des originalités de ce livre est de rappeler un principe fondamental intemporel, tout en adaptant sa formulation et sa mise en œuvre à la réalité et aux besoins du temps présent.
Quel est ce principe fondamental ? Un chef ne peut pas tout savoir, un chef ne doit pas chercher à tout contrôler dans les moindres détails. Cela peut paraitre une évidence, mais quiconque a été dans sa vie dans une position de chef ou de subordonné sait que cela n’a rien d’évident. Ce n’est pas tant parce qu’il y a beaucoup de « mauvais chefs », mais surtout parce que c’est un art difficile, qui nécessite de réinterroger ses pratiques tous les jours, en ayant une boussole. Voici celle que propose le général Pierre Schill : « Commander par intention, c’est s’attacher à l’objectif plutôt qu’au processus. C’est responsabiliser pour encourager l’initiative ».
Pourquoi ce principe doit-il être adapté à la réalité et aux besoins du temps présent ? Chacun sent, de moins en moins confusément, que nous sommes à un moment de bascule, après 80 ans marqués, sur le plan stratégique, par la paix en Europe et, sur le plan économique, par le développement du libre-échange.
Durant cette période, nous avons développé des systèmes de plus en plus complexes. Les armées n’ont pas échappé à cette tendance ; la multiplication des cadres juridiques et opérationnels de l’engagement des forces armées atteint des limites. Au sein des administrations civiles ou des acteurs économiques, nous avons multiplié les « reportings » et autres « compliances ». A force de vouloir limiter les risques on a surtout écrasé l’esprit d’initiative.
Le principe du « commandement par intention » exposé par le général Schill peut se décliner dans les administrations civiles : au niveau d’un directeur d’administration centrale, d’un préfet, d’un directeur d’établissement public… En effet, le commandement par intention se fonde sur la confiance réciproque entre chefs et subordonnés ; il responsabilise et libère l’initiative ; il donne du sens à l’action collective ; il met l’accomplissement de la mission au cœur de l’efficacité opérationnelle ; il garantit une organisation capable de s’adapter, de se transformer et de répondre aux défis d’un monde incertain.
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L’amélioration de l’action publique doit être au cœur de l’action de tous les serviteurs de l’État. Pour cela, des bases solides ont été posées en 2005 avec la mise en œuvre d’un nouveau cadre budgétaire de l’État axé sur la performance (LOLF). Ce projet interministériel a été porté par une très belle équipe dirigée par Frank Mordacq (grand serviteur de l’État, qui connait bien les armées, dont il a été le « Payeur général »), à laquelle j’ai eu l’honneur de participer.
Alors que nous fêtons cette année les 20 ans de la mise en œuvre de la LOLF, j’en retiens notamment une leçon : ce qui importe le plus, ce ne sont pas les outils, c’est l’humain, donc la culture individuelle et collective. Plus exactement, il faut les deux, les outils et la culture commune. Il y a une citation de Jean Monnet que je trouve très inspirante : « Rien n’est possible sans les hommes, rien n’est durable sans les institutions ».
Aujourd’hui, tous les programmes budgétaires de l’État sont dotés d’une présentation stratégique, d’objectifs et d’indicateurs de performance. Les outils sont en place. Il suffit que tous les acteurs publics cultivent le sens du commandement par intention pour relever les défis auxquels nous faisons face.
Certes, la LOLF n’a pas tenu, à ce jour, toutes ses promesses, même si des progrès ont été accomplis depuis 20 ans, notamment en limitant le nombre d’indicateurs. Deux leviers pourraient renforcer l’efficacité du dispositif : d’une part, le Parlement devrait accorder autant d’importance aux rapports annuels du performance, présentant les résultats atteints, qu’aux projets annuels de performance qui nourrissent le débat budgétaire annuel ; d’autre part, le rôle des responsables de programmes, très hauts fonctionnaires à qui des objectifs sont fixés et des moyens sont alloués, devrait être fondé sur un meilleur équilibre entre « plus de liberté » et « plus de responsabilité ».
Le général Schill souligne que le commandement par intention est une discipline, tant pour le chef que pour le subordonné, et une méthode, pour pouvoir se transmettre et s’enseigner. Parmi les principes mis en avant, il y en a un qui me semble trop souvent mal compris ou négligé dans beaucoup de grandes organisations : l’intéressement. C’est-à-dire que celui ou celle qui atteint ses objectifs en tire un bénéfice, par exemple une autonomie renforcée ou une priorité dans l’allocation de futurs moyens.
L’intéressement instille une culture du risque et permet de réconcilier mission, moyens et résultats : « Compte tenu de la nature humaine, l’intéressement est la mécanique qui distingue une organisation en dynamique vertueuse, de celle dont les tendances divergentes ou inflationnistes doivent être constamment contenues par des procédures et mécanismes énergivores, sources de technocratie et de règles normatives. (…) L’intéressement incite à prendre des initiatives et des risques pour optimiser l’emploi de ses ressources et à assumer ses résultats ».
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Les modes de fonctionnement qui se justifiaient par temps calme, ne le sont plus lorsque des temps plus durs s’annoncent. En proposant de développer la culture du « commandement par intention », l’armée de Terre a peut-être l’un des secrets d’un État plus efficace. Le fait d’avoir un Premier ministre qui a été ministre des armées n’est peut-être pas anodin.
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*Le Cercle Fontenoy, composé de personnalités civiles, amies de l’armée de Terre, contribue à nourrir le débat stratégique
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