INTERVIEW. L’Insee a annoncé une accélération de la croissance française à +0,5 % au troisième trimestre, un chiffre supérieur aux prévisions. Cyprien Batut, économiste senior à l’Institut Avant-garde et ancien conseiller politique de la DG Trésor partage son analyse à La Tribune.
Ce jeudi matin, la nouvelle a un peu pris de court les observateurs. Selon l’Insee, la croissance économique française a accéléré à +0,5 % au troisième trimestre par rapport aux trois mois précédents.
Un chiffre meilleur qu’anticipé, alors que depuis plusieurs mois, le pays fait face à un contexte budgétaire et politique incertain. « Une performance remarquable », a rapidement réagi le ministre de l’Économie, Roland Lescure, dans un communiqué transmis à l’AFP.
Qu’est-ce qui explique ce rebond surprise ? Sera-t-il pérenne dans le temps ? L’incertitude économique de la France est-elle derrière ? Cyprien Batut, économiste senior à l’Institut Avant-garde et ancien conseiller « politique économique » à la Direction générale du Trésor partagent son analyse à La Tribune.
LA TRIBUNE. Dans un contexte, d’instabilité budgétaire et politique, ce chiffre est-il encourageant ? Est-ce qu’il vous étonne ?
CYPRIEN BATUT. C’est en effet un bon chiffre, qui est supérieur aux prévisions de l’Insee et la Banque de France il y a quelques mois, plutôt à 0,3 point pour ce troisième trimestre. Parallèlement, je dirais que c’est « une surprise non surprenante », si vous m’accordez l’expression.
L’incertitude économique est toujours là.
Quand on prend le contexte budgétaire de la France, assez inquiétant, ce chiffre étonne. Mais on voit aussi que cette hausse est liée à une bonne dynamique des exportations de la France, donc du commerce extérieur. C’était en fait attendu dans les prévisions. Il arrive parfois que la croissance d’un pays soit dopée par ce facteur.
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Cette hausse de 0,5 point de croissance est-elle fidèle aux prévisions du gouvernement, et surtout va-t-il tenir son objectif de l'année 2025 ?
Tout dépend à quel moment on remonte. En octobre de l’année dernière, l’exécutif pensait atteindre +1,1 % de croissance en 2025. Là, on est à 0,8 %, donc c’est moins. Mais lorsqu’on regarde la prévision de ce printemps 2025, fixé à +0,7 %, on est un peu au-dessus du nouvel objectif visé. Ce qu’il faut comprendre derrière ces variations, c’est que l’incertitude économique est toujours là.
Quels sont les facteurs qui expliquent ce bon chiffre ?
Comme je le disais juste avant, le premier facteur est la bonne dynamique des exportations au troisième trimestre. Entre juin et septembre, celles-ci ont en effet augmenté de 2,3 %, selon l’Insee. L’industrie aéronautique et la pharmacie sont particulièrement motrices. En témoignent les dernières commandes reçues par la division française d’Airbus.
Mais il y a aussi d’autres facteurs de fond. Entre juin 2024 et juin 2025, la BCE a baissé ses taux de 2 points en tout. On voit là que cela a porté ses fruits sur la croissance. D’ailleurs, la précédente prévision de croissance pour 2025 (+1,1 %), se basait sur ce facteur.
L’effet positif de la dernière baisse des taux de la BCE va s’estomper en 2026.
L’amélioration de la chaîne d’approvisionnement joue aussi. Les contraintes liées au manque de matériaux, ou à la pénurie de main-d’œuvre à cause du Covid s’estompent. Ce qui a permis aux entreprises françaises d’améliorer leur production.
Enfin, on voit aussi que les investissements ont augmenté de 0,9 % au troisième trimestre. C’est une bonne nouvelle, même s’ils restent toujours assez bas au global. Ce qui me permet de dire que malgré cette dynamique, on reste en dessous du potentiel de l’économie française. Dans un monde idéal, il faudrait qu’on soit au moins à +1,1 % de croissance annuelle.
Vous pensez donc que les incertitudes demeurent. Pouvez-vous détailler ?
Déjà, il y a l’examen du budget 2026, qui comme on le sait est incertain sur sa teneur finale. Et ce, qu’il y ait une hausse des dépenses ou de la fiscalité d’ailleurs. Aussi, la BCE ne va a priori plus descendre ses taux directeurs. L’effet positif de la dernière baisse sur l’économie française va donc s’estomper en 2026.
Ce qui m’inquiète le plus est la baisse des investissements publics.
Et il ne faut pas oublier les aléas internationaux avec la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, toujours en cours. Même si on a vu une petite accalmie entre les deux puissances ce jeudi matin, avec une baisse des droits de douane américains.
En général, la consommation des ménages représente la quasi-moitié de l’activité économique de la France. Or, celle-ci reste plutôt modeste, selon l’Insee, augmentant de seulement 0,3 % au troisième trimestre. N’est-ce pas inquiétant ?
La consommation des Français n’est pas très dynamique, il est vrai. Mais je pense que cela n’aura pas trop d’impact sur la croissance. D’autant que les Français épargnent énormément, ce qu’il leur permet de s’adapter. Après, il faudra quand même observer les mesures fiscales prises dans le prochain budget les concernant. En fonction de, il y aura un sujet.
En revanche, ce qui m’inquiète le plus est la baisse des investissements publics. 75 % d’entre eux sont réalisés par les communes. Concrètement, moins de dépenses d’infrastructures, c’est moins de commandes pour les entreprises du pays, qui en bénéficient. Et derrière, l’économie. Lorsqu’on regarde le projet de budget actuel, on constate que les ressources des collectivités ne sont pas intactes, elles vont baisser.