Le projet d’implantation d’une usine de pellets de bois EO2 à Salins-les-Bains divise profondément les élus et la population. En cause, des doutes sur les bénéfices économiques, les menaces pour les forêts locales et l’avenir d’une zone d’activité conçue à l’origine pour des TPE locales. À six mois des municipales, la tension monte.
Le massif jurassien porte bien son nom : en vieux gaulois, Jura signifie « forêt de montagne ». Dans ce département où plus de 50 % du territoire est boisé, l’annonce d’une usine de production de pellets portée par l’entreprise EO2, basée à Malakoff (Hauts-de-Seine), suscite une vive opposition. L’usine, prévue sur 8 hectares, ambitionne de produire jusqu’à 120 000 tonnes de granulés de bois par an, un combustible utilisé pour les poêles et certaines chaudières collectives.
« Ce projet pourrait déstabiliser l’équilibre forestier local », alerte Jérôme Biro, co-président de l’association Pays de Salins Environnement. Selon lui, la ressource en bois dans la région est déjà limitée, et une telle demande excéderait largement les capacités locales, d’autant que les scieries alentours utilisent déjà leurs déchets pour produire des pellets.
Quels bois pour quels usages ?
La filière bois se divise en trois grands segments : le bois d’œuvre (poutres, parquets, meubles, construction), le bois énergie (plaquettes, pellets, bûches), le bois d’export (matières premières à l’international). EO2 prévoit d’utiliser principalement du bois de trituration, un sous-produit industriel, composé en majorité de résineux - notamment de l’épicéa et un peu de sapin. Pour Dominique Bonnet, président de la communauté de communes, c’est une opportunité : « Ce bois, souvent considéré comme un déchet, peut être valorisé localement plutôt que d’être exporté. » Mais pour les opposants, cette argumentation masque mal les risques environnementaux : « Rien ne garantit que seuls les sous-produits soient utilisés. Une fois l’usine en place, la pression sur les forêts augmentera inévitablement », estime Claude Romanet, maire de Pretin.
Une zone d’activité pensée pour les TPE
Le projet EO2 s’implanterait sur le site d’activités des Mélincol, à Salins-les-Bains. Une zone de 12 hectares, dont environ 70 000 m² sont encore disponibles, créée pour accueillir de petites entreprises locales. « En 17 ans, on y a installé 16 PME », rappelle Claude Romanet, à l’origine de la création de cette zone. « Ce site n’est pas fait pour accueillir une méga-usine. » En plus de dénoncer un usage dévoyé de la zone, l’élu conteste le prix de vente des terrains : 4 euros le m² proposés au départ à EO2, contre une valeur estimée à 9 euros. « C’est une spoliation. Nous avons donc saisi le tribunal administratif », explique-t-il. Dominique Bonnet confirme de son côté, que le tarif proposé à EO2 est bien passé à 9 euros le m².
Emplois : des promesses surévaluées ?
L’argument phare des partisans du projet reste la création de 45 emplois directs. Dominique Bonnet y voit un levier pour redynamiser l’économie locale. Le taux de chômage dans le Jura, bien que relativement bas (5,5 %) comparé à la Bourgogne-Franche-Comté (6,8 %) et à la France métropolitaine (7,8 %), reste une préoccupation. Mais cette promesse d’emplois est largement remise en question. « EO2 annonce 45 emplois. C’est totalement irréaliste », réplique Claude Romanet. « Les producteurs de pellets du Haut-Doubs nous disent qu’avec l’automatisation actuelle, on ne dépasserait pas 13 à 15 emplois. » Selon lui, l’accueil de plusieurs petites entreprises générerait un emploi plus stable et plus diversifié : « Dix entreprises avec cinq salariés chacune, c’est déjà cinquante emplois. Et beaucoup plus de garanties en matière de pérennité. »
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Pollution et logistique : le revers du pellet
Au-delà de la question forestière, les opposants dénoncent également les nuisances liées au transport. Une usine de cette taille entraînerait un important trafic de camions dans une région déjà fragile sur le plan environnemental. « On parle d’une cinquantaine de poids lourds par jour. Ce n’est pas neutre pour une petite vallée encaissée », s’inquiète Dominique Bonnet.
« Des habitants, notamment riverains de la route départementale menant au site, s'inquiètent des nuisances liées à l'usine, comme l’augmentation du trafic routier, le bruit et la pollution aux particules fines », souligne Jérôme Biro, co-président de l’association Pays de Salins Environnement.
Justice, vote et bras de fer politique
Face à la contestation, le projet a déjà subi un premier revers politique. Le 8 juillet 2025, la communauté de communes a voté contre la cession des terrains à EO2 : 39 voix contre, 37 pour, 11 abstentions. Un coup d’arrêt majeur, mais qui ne signifie pas la fin du projet. Le 23 septembre, EO2 a annoncé son intention de contester cette délibération devant la justice. Dominique Bonnet espère que les tribunaux leur donneront raison : « Nous attendons de voir comment la justice interprétera ce vote. » Alors que les élections municipales approchent, ce projet pourrait bien devenir un marqueur politique fort dans la région. Si ses partisans défendent une relance industrielle par la valorisation des ressources locales, ses détracteurs y voient un danger pour le patrimoine naturel, la cohérence du développement local et la démocratie territoriale.