Le spectre des mines navales iraniennes dans le détroit d’Ormuz menace de paralyser le commerce pétrolier mondial et de transformer le Golfe en un piège stratégique pour les navires marchands.
Le risque d’un minage des eaux du Golfe par l’Iran fait planer une menace durable sur les flux d’hydrocarbures mondiaux. Une stratégie peu coûteuse mais redoutablement efficace, susceptible de perturber pendant des mois le trafic maritime dans l’un des corridors énergétiques les plus stratégiques de la planète. Washington met en garde contre la possibilité que l’Iran dissémine ces engins explosifs dans le Golfe et dans le détroit d’Ormuz, passage par lequel transite environ un cinquième de la production mondiale d’hydrocarbures.
Depuis le début du conflit, la circulation dans cette étroite voie maritime s’est déjà considérablement réduite. Seul un nombre très limité de navires a pu franchir le détroit, tandis que plusieurs attaques ont visé des bâtiments marchands. Selon l’agence maritime britannique UKMTO, dix-sept navires ont été pris pour cible dans le Golfe.
Dans ce contexte, le minage des eaux constituerait une escalade majeure. Il compliquerait durablement les exportations de pétrole et de gaz naturel liquéfié, tout en faisant planer une incertitude permanente sur la sécurité du trafic maritime.
Une arme simple, mais redoutable
L’Iran a déjà eu recours à cette stratégie par le passé. Dans les années 1980, lors de la guerre Iran-Irak, la « guerre des tankers » avait vu Téhéran recourir massivement aux mines pour perturber la navigation dans le Golfe. Les États-Unis avaient alors dû escorter les navires marchands en convois.
Le danger de ces engins a été illustré lors de la guerre du Golfe en 1991. Les forces irakiennes avaient mouillé près de 1 300 mines, endommageant gravement deux bâtiments américains, dont le croiseur USS Princeton. Un engin relativement rudimentaire avait suffi à mettre hors de combat un navire de guerre moderne. Selon l’expert naval Scott Truver, qui a enseigné au Naval War College américain, il avait ensuite « fallu plus de deux ans d’opérations intensives de lutte contre les mines (...) pour déclarer le nord du Golfe libre de mines ».
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Le rapport coût-efficacité de cette arme explique son attrait pour les acteurs disposant de moyens militaires limités. « La mine, c’est l’arme du pauvre. C’est à la portée de n’importe quel groupe terroriste et ça fait peser une menace essentielle sur le commerce maritime et sur la liberté d’action » des forces navales, explique un ancien haut gradé de la marine française spécialiste du sujet.
Dans un corridor maritime aussi étroit qu’Ormuz, il n’est même pas nécessaire de multiplier les attaques pour provoquer une paralysie. « A la première coque qui saute, tout est bloqué », résume le même officier, insistant sur « l’effet psychologique » dissuasif pour les armateurs et les assureurs.
Un arsenal potentiellement important
Selon les estimations des experts occidentaux, l’Iran dispose d’un stock conséquent de mines navales. « On estime à 5.000-6.000 le stock potentiel iranien de mines navales, avec des mines dérivantes extrêmement difficiles à intercepter », explique Elie Tenenbaum, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri).
Les plus simples sont des mines dérivantes, flottant à la surface ou reliées à un câble lesté, qui explosent au contact de la coque d’un navire. « C’est la mine plus rustique, la moins chère et la principale menace dans le détroit d’Ormuz », souligne l’ancien officier français.
Téhéran disposerait également de mines dites « de fond », adaptées aux eaux peu profondes du Golfe. Celles-ci peuvent exploser « par influence », en fonction de la signature acoustique ou magnétique du navire qui passe au-dessus, ou encore de la variation de pression de l’eau. À cela s’ajoutent les mines ventouses, des charges explosives que des embarcations rapides viennent fixer directement sur la coque d’un navire.
Le mouillage de ces engins ne nécessite pas de moyens spectaculaires. L’Iran peut mobiliser des vedettes rapides, notamment les Ashoora, équipées de rails de pose de mines. Mais l’opération peut aussi être réalisée de manière beaucoup plus discrète. « Le Golfe regorge de ces bateaux, vous les transformez et voilà », explique l’ancien officier français, évoquant l’utilisation possible de simples chalutiers ou de petits cargos.
Des capacités de déminage limitées
Face à cette menace, les marines occidentales disposent de capacités de lutte contre les mines, mais celles-ci restent limitées et difficiles à déployer rapidement. La marine américaine a retiré du service en janvier ses quatre chasseurs de mines Avenger basés à Bahreïn. Ils doivent être remplacés par des navires de combat littoral (LCS), équipés de systèmes de lutte contre les mines, mais qui ne sont pas exclusivement dédiés à cette mission.
Pour certains experts, cette évolution fragilise les capacités de la première puissance navale mondiale. Dans une note publiée l’an dernier, le Centre pour la stratégie maritime américain estimait que l’abandon progressif des chasseurs de mines pourrait devenir le « talon d’Achille » de l’US Navy.
Les Européens disposent, selon Elie Tenenbaum, de capacités « supérieures à celles de l’US Navy (...) mais de toute façon totalement insuffisantes pour faire face aujourd’hui à cette menace ». La présence occidentale dans la région a d’ailleurs diminué ces dernières années. Les Britanniques ont retiré en décembre le dernier de leurs chasseurs de mines stationnés dans le Golfe. La France, qui déployait régulièrement deux bâtiments spécialisés, ne le fait plus non plus et ne possède plus que huit navires dédiés à cette mission.
Quant aux pays du Golfe, leurs moyens restent rudimentaires. Selon l’ancien haut gradé français, ils disposent essentiellement de plongeurs démineurs. Mais leur tâche serait immense en cas de minage massif : « pour neutraliser, il faut d’abord trouver la mine ».