Thyssenkrupp : l’illusion d’un bénéfice masque la crise sidérurgique allemande et européenne
latribune.fr
Le PDG de ThyssenKrupp, Miguel Angel Lopez Borrego, s’adresse aux métallurgistes de Thyssenkrupp lors d’un rassemblement organisé par le syndicat IG Metall à Essen, en Allemagne, le 23 mai 2024.
REUTERS - Jana Rodenbusch
Le conglomérat industriel Thyssenkrupp, thermomètre de l’industrie lourde européenne, affiche un bénéfice net inattendu de 465 millions d’euros pour l’exercice 2024-2025. Mais il anticipe dans le même temps une perte colossale sur l’exercice suivant, révélant la profondeur des restructurations nécessaires dans sa division acier.
Le métal a une mémoire. Et celle des hauts fourneaux de Thyssenkrupp à Duisbourg est lourde, faite de décennies de prospérité, mais plus récemment de restructurations à vif et de doutes.
Mardi 9 décembre, à l'aube, l’annonce est tombée, paradoxale en apparence : 465 millions d’euros de bénéfice net sur l’exercice 2024-2025. Un retour aux chiffres verts après deux années de pertes, qui aurait pu sonner comme la preuve que le plan de redressement de Miguel Ángel López Borrego, le PDG arrivé en pleine tempête, était enfin en train de payer.
Sauf que cette embellie est un trompe-l’œil presque entièrement dû à des effets comptables et des cessions ponctuelles, et non à un rétablissement pérenne du cœur de métier. La réalité est bien plus brutale, annoncée dans la même phrase : pour l’exercice en cours, le groupe s’attend à replonger dans le rouge, avec une perte estimée entre 400 et 800 millions d’euros. Ce trou d’air budgétaire, assumé, est le prix de la survie, intégrant une provision massive pour restructurer la fameuse branche acier, le poumon historique mais désormais souffreteux de Thyssenkrupp.
Le paradoxe de l’industrie allemande
Cette sidérurgie est aujourd’hui prise dans une tenaille mondiale. D’un côté, le coût de l’énergie en Allemagne, aggravé par l’abandon du nucléaire et la guerre en Ukraine, fait exploser la facture. De l’autre, la concurrence asiatique, en particulier chinoise, inonde le marché d’acier à bas coût. Or, la division Steel Europe emploie près de 27 000 personnes et est le fournisseur indispensable de tout l’écosystème industriel, de l’automobile à la construction, y compris en France, premier partenaire commercial de Berlin.
Le patron, Miguel Ángel López Borrego, est un spécialiste du redressement, mais il s'apprête à trancher dans le vif, notamment par des suppressions d’emplois, pour alléger le fardeau. Car les chiffres de Thyssenkrupp sont le baromètre de la désindustrialisation européenne en action. Un résultat faible ou une capitulation du groupe ferait vibrer toute la chaîne de valeur, affectant directement les PME françaises de la métallurgie, des machines-outils ou de l’équipement automobile.
L’ombre de l’acier vert et la question de la souveraineté
Le salut pourrait-il venir de l’Inde ? L’intérêt récent du magnat Naveen Jindal pour la division acier a mis en lumière la tension sur l’avenir. Jindal est un champion de l’« acier vert » à faible émission de carbone, un segment où Thyssenkrupp a déjà investi des milliards, notamment grâce à des subventions fédérales et régionales allemandes pour décarboner la production.
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C’est là que le débat se tend. L’État allemand est-il prêt à continuer de subventionner massivement cette transition écologique — un impératif à la fois climatique et économique — si le contrôle de cette technologie bascule entre des mains étrangères ? L’acier vert n’est pas qu’une formule : c’est un enjeu de souveraineté technologique et environnementale pour l’Union Européenne. Céder une partie de son industrie lourde, même en difficulté, c’est risquer de perdre la maîtrise de la décarbonation, et donc la capacité à imposer ses standards environnementaux dans la course mondiale.
Ce qui se joue dans les bureaux d’Essen, c’est l’avenir du « made in Europe ». La restructuration annoncée n’est pas une simple réorganisation de bilan. C’est le douloureux passage vers un nouveau modèle industriel, où les champions européens devront se réinventer, sans complaisance pour les illusions du passé, et où l’État devra faire des choix drastiques : soutenir massivement l’innovation verte ou accepter une lente, mais inexorable, désintégration industrielle. L’Europe regarde Thyssenkrupp, car c’est un peu d’elle-même qu’elle voit sombrer ou renaître.