OPINION. « Syrie : la 'realpolitik' du chaos organisé »
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
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Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
L’arrivée du président de transition Ahmed al-Charaa, figure improbable, ancien combattant djihadiste reconverti en dirigeant « acceptable » pour une communauté internationale lassée de quinze ans de guerre, ne marque pas un point d’arrivée mais une étape incertaine. La Syrie n’a pas basculé dans la démocratie ; elle a simplement changé de façade pour éviter l’effondrement. Car la priorité occidentale aujourd’hui n’est plus idéologique mais préventive : éviter un État failli supplémentaire au Moyen-Orient, éviter une nouvelle vague migratoire vers l’Europe, éviter la mainmise totale de l’Iran et de la Russie sur un territoire stratégique, et profiter de la manne économique de la reconstruction. La realpolitik a repris ses droits : sauver un État avant de sauver un peuple.
Dans cette transition fragile, Ahmed al-Charaa avance sur une ligne de crête. Issu d’un passé sulfureux que Washington comme Bruxelles préfèrent oublier provisoirement, il tente de se présenter comme un homme neuf, purgé de ses anciennes allégeances, et prêt à incarner une stabilité minimale dans un pays fragmenté par quinze années de guerre civile, d’ingérences étrangères et d’effondrement institutionnel. Mais il n’a ni base populaire, ni histoire politique claire, ni projet idéologique structuré. Il n’est pas un Président, mais un compromis, un pari, un intermédiaire en sursis. Depuis son arrivée au pouvoir, al-Charaa a entrepris une tournée diplomatique effrénée : Mascate, Doha, Abou Dhabi, Ankara, Amman, puis récemment Paris, Bruxelles et Washington. Sa méthode est celle des dirigeants fragiles : parler à tout le monde pour ne dépendre de personne et sortir au plus vite de l’isolement. Son objectif premier consiste à se normaliser et faire oublier ce passé sulfureux de djihadiste qui a du sang sur les mains. Aux États-Unis, il promet ce qu’ils veulent entendre, à savoir une distanciation progressive avec l’Iran, un gel des accords militaires les plus sensibles avec la Russie, un engagement renouvelé contre les résurgences de Daech, la sécurisation de la frontière jordanienne et une lutte renforcée contre le trafic de captagon. Les Américains pourront même y installer une base. Les Européens, traumatisés par les vagues migratoires de 2015 et absorbés par la guerre en Ukraine comme par la crise de Gaza, veulent surtout éviter que la Syrie ne s’effondre à nouveau. Les monarchies du Golfe observent al-Charaa avec prudence, mais aussi avec intérêt, car son arrivée ouvre des portes économiques que l’omniprésence iranienne avait longtemps verrouillées. Pendant dix ans, durant la guerre civile, les Emirats avaient contourné les sanctions internationales contre Bachar al-Assad, commerçaient avec le régime de Damas et envoyaient régulièrement des entrepreneurs pour préparer la reconstruction.
Avec la levée des sanctions américaines, un champ économique s’est rouvert. Et chacun veut sa part dans cette reconstruction annoncée mais pas encore amorcée. Les Émirats investissent dans l’agriculture, l’immobilier et l’énergie. Le Qatar privilégie les projets de développement et de soft power. La Turquie cherche à contrôler des zones industrielles au Nord. Les Européens envisagent un retour limité, via les ONG et les institutions financières. Les États-Unis tentent d’orienter la reconstruction afin d’affaiblir l’empreinte iranienne et russe et avoir une présence militaire. Quant à Moscou et Téhéran, affaiblis économiquement, ils n’entendent pas perdre les avantages acquis sous Assad. Moscou dispose toujours de sa base à Tartous sur la Méditerranée. La Syrie est devenue un marché sous conditions, un espace où chaque contrat est une zone d’influence et où le béton ne viendra qu’après les garanties géopolitiques. Al-Charaa compte bien en profiter.
Pourtant, le vrai danger pour la Syrie ne réside pas uniquement dans l’absence d’investissements, mais dans l’effondrement du tissu social. Quinze années de guerre ont pulvérisé les loyautés internes. Les minorités alaouites, druzes et chrétiennes craignent al-Charaa et son passé islamiste. Les tribus sunnites réclament une revanche après des décennies de domination du clan Assad. Les Kurdes refusent de renoncer aux territoires qu’ils administrent. Les réfugiés ne rentrent pas. Les jeunes n’ont aucune perspective. La Syrie peut peut-être être reconstruite économiquement, mais sa cohésion sociale, elle, n’a jamais été aussi fragile. Et al-Charaa ne dispose ni de la légitimité ni de l’autorité morale pour réunir un pays où chacun se sent trahi ou menacé. La Syrie post-Assad n’est pas en reconstruction : elle est en réanimation. La realpolitik a remis un homme au pouvoir pour éviter l’effondrement. C’est le principe de la realpolitik : les intérêts d’un pays avant tout. Mais tout dépend desquels on parle ? Les grandes puissances se battent déjà pour s’assurer des parts de marché dans la future reconstruction. Les voisins veulent une Syrie faible mais stable. Mais un pays n’est pas une somme de contrats ; c’est une somme de loyautés, de liens sociaux et de compromis. Si les minorités restent marginalisées, si les rancœurs ne sont pas apaisées, si le Président ne devient pas autre chose qu’une façade géopolitique, alors la Syrie restera un puzzle impossible à assembler. Tout le monde attend les futures élections avec espoir mais aussi beaucoup d’inquiétude. La reconstruction économique commencera peut-être demain. La reconstruction de la société, elle, n’a même pas débuté.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l'Institut Géopolitique Europeen (IGE), associé au CNAM Paris (Equipe Sécurité Défense), à l'Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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