OPINION. « Sans réforme de l’enseignement informatique, l’illusion d'une France numérique, forte et indépendante »
latribune.fr

numérique
Shutterstock
latribune.fr

numérique
Shutterstock
Après ses stratégies pour l’intelligence artificielle, le quantique ou encore la souveraineté numérique, la France a présenté sa stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030. L’objectif est clair : protéger les infrastructures critiques, renforcer notre autonomie technologique et former davantage de spécialistes. Le texte affiche une ambition bienvenue : développer, dès le plus jeune âge, une culture du numérique et de la cybersécurité. Cette orientation est essentielle. Mais elle ne pourra se concrétiser sans un changement profond de notre système éducatif.
La révolution numérique transforme tous les aspects de la société, alors même qu’une part importante de la population — y compris parmi les jeunes — ne maîtrise pas les bases nécessaires pour comprendre les outils qu’elle utilise. L’illectronisme ne concerne pas seulement les adultes. Au collège, au lycée et même dans l’enseignement supérieur, les lacunes sont réelles.
Le volume d’enseignement informatique en France reste faible : 216 heures au total dans la scolarité obligatoire, contre 468 heures au Royaume-Uni ou 418 heures en Pologne. L’effort financier est également inférieur. Résultat : selon l’étude nationale publiée en 2025 par l’observatoire PIX, un étudiant sur deux en fin de licence ne dispose pas encore des compétences numériques attendues pour le monde professionnel.
Or l’enjeu dépasse largement la simple maîtrise d’outils. Comprendre ce qu’est un algorithme, une donnée, un réseau ou un système d’information est devenu une condition de l’autonomie citoyenne. Sans cette culture minimale, les individus deviennent dépendants de technologies qu’ils ne comprennent pas, plus vulnérables à la désinformation, aux atteintes à la vie privée ou aux manipulations.
L’essor rapide des IA génératives renforce encore cette exigence. Leur usage n’est réellement bénéfique que pour celles et ceux qui en comprennent les mécanismes et savent évaluer la fiabilité de leurs résultats. Sans compétences solides, ces outils risquent davantage d’asservir que d’émanciper.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Cette montée en compétences est également indispensable pour accompagner le développement des infrastructures numériques — centres de données, réseaux, cloud — qui constituent aujourd’hui le socle technique de l’intelligence artificielle, des services publics numériques et de l’économie numérique. Leur conception, leur exploitation et leur sécurisation nécessitent des profils qualifiés.
Dans ce contexte, elle repose d’abord sur les compétences humaines. Former davantage de professionnels est indispensable pour concevoir, sécuriser et auditer nos infrastructures critiques. Mais la cybersécurité n’est pas seulement une affaire d’experts : elle suppose des usages responsables et une compréhension partagée des risques. Former toute une génération à l’informatique, c’est investir directement dans notre sécurité nationale et dans la défense de nos valeurs démocratiques.
L’informatique irrigue depuis longtemps l’enseignement supérieur. Les portes de l’enseignement secondaire lui ont été partiellement ouvertes bien plus récemment. Le collège, lieu pourtant décisif pour bâtir une culture citoyenne commune, ne propose pas aujourd’hui un enseignement d’informatique structuré, identifié et autonome, en articulation avec les autres disciplines, notamment les mathématiques et la technologie. Il est impératif de combler ce manque en créant un tel enseignement et en l’inscrivant dans une progression continue du cours préparatoire au lycée, en cohérence avec le Cadre de référence des compétences numériques.
Un tel projet exige certes un effort pluriannuel de formation et de recrutement d’enseignants. Mais le vivier des enseignants d’informatique peut être aisément accru en ouvrant davantage les portes des concours de recrutement. Cette ambition s’inscrit également dans une vision de long terme sur la place des sciences dans les parcours scolaires. Un citoyen du XXIe siècle doit en effet pouvoir se prévaloir d’un bagage équilibré entre humanités et sciences, indispensable à la construction d’une réelle compréhension du monde contemporain.
À l’heure où la cybersécurité devient un enjeu stratégique, où les IA sont accessibles à tous et où chaque activité numérique génère des données personnelles, l’enseignement secondaire ne peut rester en périphérie.
Donner toute sa place à l’informatique au collège, ce n’est pas seulement adapter l’Éducation nationale au monde numérique. C’est former des citoyens libres, éclairés et capables de comprendre — plutôt que de subir — les technologies qui structurent désormais leur quotidien.
______
(*) Signataires :
latribune.fr