OPINION. « L’IA, bon serviteur, mais mauvais maître, doit faire l’objet de choix conscients »

Louis Raynaud de Lage
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Par Louis Raynaud de Lage, Senior Manager Impact & Durabilité chez Bartle (*)
Soudain, l’IA est devenue politique. Le 12 juin, Anthropic a désactivé Mythos 5 et Fable 5, ses deux modèles d’intelligence artificielle les plus avancés, après une injonction de l’administration américaine. Invoquant la sécurité nationale et le contrôle des exportations, Washington exigeait l’interdiction de ces modèles pour tout ressortissant étranger, y compris à l’intérieur des États-Unis, jusqu’aux salariés non américains de l’entreprise. Anthropic a jugé cette demande impossible à mettre en œuvre et a suspendu l’accès à tous.
Cet épisode révèle le caractère stratégique qu’a acquis l’IA, enjeu de souveraineté d’un côté, levier de pression de l’autre. Il pose en creux une question essentielle qui dépasse le cadre des Etats pour concerner aussi organisations et individus : face à l’IA, où sommes-nous les maitres, où sommes-nous en servitude ?
A l’échelle de la France et pour l’Europe, la souveraineté consiste d’abord à ne pas dépendre outrageusement d’infrastructures, de modèles, ou de décisions politiques étrangères. Lorsque l’accès à un modèle peut être suspendu du jour au lendemain par une administration étrangère, toute stratégie numérique qui se croyait contractuelle se découvre géopolitique. La souveraineté nationale suppose des capacités propres : ressources naturelles, énergie abondante, puissance de calcul, données de qualité, modèles adaptés à notre culture et à nos usages, cybersécurité, financements industriels fléchés et cadre réglementaire cohérent.
Mais il existe aussi une souveraineté des organisations. Une entreprise est souveraine lorsqu’elle conserve son autonomie, c’est-à-dire la maîtrise de ses données, de ses processus, de ses compétences et de ses règles de décision. Cette maitrise conditionne sa capacité à faire ses choix et, le cas échéant, à les défaire. Une organisation qui utilise des modèles d’IA cesse d’être souveraine lorsqu’elle ne comprend plus ce qu’elle utilise, ne peut plus changer de solution, laisse prospérer des usages non maîtrisés de l’IA, ou délègue des décisions critiques à des systèmes qu’elle ne sait plus contester.
Il existe enfin une souveraineté des individus. Être humain, c’est régner sur son domaine réservé, celui de la conscience. C’est comprendre ce que l’on fait, exercer son jugement, décider par soi-même et répondre de ses actes. L’IA peut renforcer ces facultés lorsqu’elle éclaire, documente, ouvre des perspectives ou les affaiblir lorsqu’elle devient une prothèse permanente de la pensée, une autorité de substitution ou un raccourci facile devant l’effort de comprendre.
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Le risque, c’est que les individus cessent progressivement d’exercer certaines facultés qui fondent leur liberté : apprendre, délibérer, décider. Si l’on confie à l’IA ces rôles, que restera-t-il de notre libre arbitre ? Il est fou celui qui préfère à ses arbitrages tâtonnants la froideur d’algorithmes dépourvus de sens éthique.
C’est pourquoi les organisations doivent se doter d’une intention consciente sur l’IA. L’IA peut être un bon serviteur si elle demeure un moyen : un instrument d’augmentation du discernement humain, d’inclusion et de qualité du travail. Elle devient un mauvais maître lorsqu’elle est absolutisée, lorsqu’elle impose ses logiques d’optimisation à la finalité humaine.
Former les salariés à l’IA est nécessaire mais insuffisant. Il faut choisir les modèles, définir les usages, fixer les limites et maintenir une supervision humaine. Surtout, il faut distinguer les usages qui augmentent les capacités humaines de ceux qui s’y substituent, dissolvent la responsabilité ou installent une dépendance cognitive.
Les décisions structurantes doivent rester humaines : recrutement, management, organisation du travail, arbitrages éthiques, orientations stratégiques. Une organisation qui confie sa capacité de décider à une machine ne progresse pas, elle abdique.
Cette perspective rejoint l’intuition de Magnifica Humanitas. Léon XIV y affirme que l’humanité se trouve face à un choix décisif : construire une nouvelle tour de Babel ou bâtir une cité où la dignité, la justice et la fraternité demeurent possibles. Il rappelle que l’intelligence artificielle et la robotique transforment profondément le monde, mais que la technique doit rester ordonnée au bien commun et à la dignité humaine.
Voilà le cœur du sujet : l’IA ne porte pas en elle-même sa propre finalité. Elle doit rester une modalité au service d’une fin bonne.
L’IA sera un bon serviteur si l’homme reste maître de ses finalités et ordonne ses capacités au service du bien commun. Elle deviendra un mauvais maître si nous lui abandonnons, par fascination ou par paresse, notre capacité de juger. Le défi des prochaines années sera de préserver, à l’échelle des nations, des organisations comme des individus, ce qui fait la grandeur irremplaçable de l’intelligence humaine : penser par soi-même, décider librement, agir avec responsabilité.
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(*) Louis Raynaud de Lage est diplômé de l'ESSEC avec une spécialisation en innovation sociale. Il a plus de 10 ans d'expérience professionnelle dans l’accompagnement des organisations sur leurs enjeux de durabilité, en cabinet de conseil et en laboratoire de recherche. Il possède une expertise particulière sur les sujets d’évaluation d’impact social et environnemental. Il est actuellement directeur Impact & sustainability chez Bartle où il contribue au développement de l’offre RSE du cabinet.