OPINION. « Climat, logement, infrastructures : pourquoi continuons-nous à subir ce que nous avions prévu ? »

Estelle Forget
DR

Estelle Forget
DR
Par Estelle Forget, experte des politiques de logement et d’aménagement des territoires (*)
Ce qui fut longtemps considéré comme un aléa exceptionnel s’impose désormais comme une réalité avec laquelle il nous faut apprendre à vivre.
Pourtant, personne ne peut sérieusement prétendre découvrir le phénomène. Les climatologues alertent depuis plus de trente ans sur l’aggravation progressive des phénomènes climatiques. Toutefois, nous avons continué à construire des villes et des infrastructures inadaptées au climat d’aujourd’hui.
Pourquoi subissons-nous aujourd’hui ce que nous avions prévu hier ? C’est la question que se pose beaucoup de Français.
Comme le prisonnier de la caverne de Platon, nous ne sommes pas capables de voir le réel ; nous ne voyons que la projection de nos propres conceptions. Le philosophe Clément Rosset apporte un éclairage moderne à cette question : pour lui le réel est irréductible et parfois dérangeant. Et lorsque c’est dérangeant, nous avons tendance à en fabriquer un « double », une version plus acceptable, confortable, conforme.
Un domaine dans lequel ce biais cognitif a des conséquences fâcheuses est le logement et les infrastructures. Ces questions s’inscrivent dans le temps long et nécessitent d’avoir des plans d’investissement qui dépassent l’horizon d’un mandat politique de cinq ou six ans. Cependant, nous avons sous-pondéré ce qui a des conséquences à long terme, on gère l’urgent plutôt que l’important. C’est un déni du réel.
Par ailleurs, le logement et les infrastructures sont intrinsèquement liés et nécessitent une approche intégrée et coordonnée. En effet, ils sont à l’intersection de plusieurs enjeux au cœur de la vie des Français. Un logement, c’est plus qu’un toit sur la tête, c’est la possibilité de s’installer, de trouver un emploi, de fonder une famille, etc. Les infrastructures, c’est le développement économique, l’accès au logement, à la santé, à l’éducation, la mobilité… ce qui était historiquement abordé à travers une politique d’aménagement du territoire.
Toutefois, faute d’une vision politique d’ensemble, ces sujets stratégiques sont traités comme des politiques sectorielles par des directions de l’État cloisonnées ou des acteurs poursuivant leurs intérêts. C'est un autre exemple du déni du réel.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Enfin, face au dérèglement climatique et à ses conséquences concrètes sur les logements et les infrastructures (les écoles, les hôpitaux, les routes qui fondent, les transports perturbés, des régions coupées d’électricité, etc.), nous avons recours aux mêmes slogans plutôt qu’à des solutions de fond : « choc de l’offre », « pacte de confiance », « bombe sociale », etc. comme si les mêmes recettes pouvaient enfin produire des résultats différents.
Mais le réel a cette particularité qu’il résiste aux slogans.
Aucune société ne progresse en préférant les formules aux solutions. Elle progresse lorsqu’elle accepte de regarder la réalité en face, même lorsqu’elle dérange, et qu’elle trouve le courage d’en tirer les conséquences.
Car le réel finit toujours par avoir le dernier mot. La seule question est de savoir si nous choisirons de l’écouter avant qu’il ne nous y contraigne.
________
(*) Estelle Forget est experte du logement, de l'aménagement urbain et de l'adaptation des territoires aux dérèglements climatiques. Fondatrice du cabinet de conseil en développement durable Ergapolis, elle a accompagné de nombreux territoires et entreprises, en France et à l'international dans la définition de stratégies d'aménagement et de logement. Elle a vécu trois ans à Singapour, où elle a travaillé aux côtés du Dr Liu Thai Ker, considéré comme l'architecte du Singapour moderne, dont le modèle urbain et la politique de logement sont reconnus mondialement. Elle est l'autrice du Petit traité d'urbanisme et de planification de Singapour à l'usage des décideurs. Elle a également exercé des fonctions stratégiques au sein des Résidences Yvelines Essonne, acteur majeur du logement social en Île-de-France.