OPINION. « La révolution IA ne se fera pas sans les salariés »

Arnaud Gangloff
DR
Par Arnaud Gangloff, Président de Kéa (*)
Cette réaction rappelle une évidence trop souvent oubliée par le monde de l’entreprise : la révolution de l’IA ne se fera pas sans la jeunesse, et plus largement sans les salariés. N'en déplaise aux gourous de la Tech, le rêve d'une entreprise sans collègues et d'une carrière passée à superviser des agents IA a peu de chances de séduire au-delà de ses promoteurs.
Cette inquiétude s'inscrit dans une fragilisation de longue date du lien entre les salariés et leur entreprise, bien antérieure à l'arrivée de l'IA générative. Entre 2022 et 2025, l'engagement des salariés a continué de chuter pour atteindre à peine 1 salarié sur 5, selon l'institut Gallup. Ce désengagement peut même tourner en résistance active, puisque, selon une étude récente, 29 % des employés admettent avoir saboté la stratégie IA de leur entreprise.
La question posée par l'intelligence artificielle est donc de tirer parti des gains de productivité qu'elle promet, sans fragiliser davantage ce qui fait de l'entreprise un lieu d'engagement, de responsabilité et de création collective.
Or dans beaucoup d'organisations, l'IA est déployée sur des bases déjà fragiles. Elle accélère des processus mal pensés, des réunions inutiles et des structures en silos qui empêchent la connaissance d'être centralisée. Le véritable chantier n'est donc pas technologique mais organisationnel et culturel. Une grande partie de la connaissance opérationnelle n'est en effet ni documentée ni centralisée ; elle est portée par les équipes, construite par l'expérience, et souvent transmise de façon informelle.
La plupart des discours sur l’IA promettent davantage de productivité, d’efficacité et d’automatisation. Ces objectifs sont essentiels mais ils ne suffisent pas à dessiner un avenir désirable ni à répondre à la question que se posent de nombreux salariés, à savoir quelle sera leur place dans cette transformation.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

La tradition européenne de dialogue social et de codécision nous donne un point de départ que d'autres modèles n'ont pas. C'est elle qu'il faut mobiliser pour faire de l'IA un moyen, et non une fin. Associer systématiquement les collaborateurs à son déploiement, c'est partir de cette connaissance opérationnelle qu'ils détiennent plutôt que de la contourner, en les consultant sur les usages, en documentant avec eux ce qui ne l'a jamais été, et leur donnant les moyens de façonner les outils qu'ils utiliseront au quotidien.
L'IA transformera l'entreprise. La vraie question est celle de la logique qui guidera cette transformation : une surenchère permanente d'efficacité, qui risque de faire fuir les talents, ou une organisation où l'IA est mise au service de ceux qui la font vivre.
C’est seulement dans ce dernier cas que la révolution de l’IA aura une chance d’être à la fois réelle et porteuse d’un progrès.
(*) Diplômé de l'ESSEC, Arnaud Gangloff a réalisé toute sa carrière dans le conseil. En 2001, il a participé à la création de Kea & Partners, dont il est aujourd'hui le président-directeur général. Il a contribué à faire de Kea & Partners un acteur de référence dans le monde du conseil de direction générale, pionnier et innovant dans le domaine de la transformation des entreprises. Depuis plus de quinze ans, il porte et oriente les travaux de R&D du cabinet en la matière (innovation managériale, entreprise alerte, transformation responsable...). En tant que dirigeant, il a développé une conviction : au-delà des citoyens, de l'Etat, des acteurs de la société, l'entreprise a un rôle à jouer pour que la société dans son ensemble soit soutenable demain, d'un point de vue social et environnemental. Il a co-signé ou signé plusieurs tribunes en faveur de la loi Pacte, afin de redonner à l'entreprise la place qu'elle se doit d'avoir, en particulier dans le champ de sa responsabilité sociale et sociétale au sens large. Il a également témoigné, aux cotés de 7 autres dirigeants, dans le livre blanc : « Entreprise à mission : 10 bonnes raisons d'y aller » et est un membre actif de la Communauté des Entreprises à Mission. Engagé dans l'action aux côtés de ses clients, il travaille principalement sur des grands projets de transformation à l'international dans des environnements complexes.