OPINION. « Trump va baisser les taux »

Karl Eychenne
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Par Karl Eychenne, Chercheur chez René & Artaud
« J’hésite encore à parler de ce que je connais le mieux ». Cette pensée du poète surréaliste André Bretton serait absolument inaudible pour le président américain. Sur tous les sujets et en toutes circonstances, nous savons que Donald Trump a un avis et qu’il n’a pas besoin du notre. Par exemple, Donald Trump veut baisser les taux, mais il n’est pas Banquier central, aucune importance. Tout a déjà été dit sur ce conflit qui oppose le président à la Fed. Un conflit qui n’a pas lieu d’être puisqu’un président ordinaire n’a rien à dire sur la politique monétaire. La Banque centrale gère le coût de l’argent, et le président gère l’argent du pays. Mais il faut vivre avec son temps, et Donald Trump a des raisons que la raison ignore. Dans ce nouveau paradigme, des énoncés à priori incorrects deviennent tout à fait recevables, comme par exemple « Donald va baisser les taux ».
Donald Trump ne peut pas baisser les taux. Bien évidemment. Mais il va quand même les baisser. Et il ne va pas baisser n’importe quels taux. Il va baisser les taux d’intérêt directeurs, ceux - là même qu’il ne doit pas toucher, ni même commenter. Ces taux qui sont la chasse gardée de la Banque centrale américaine. Et tous les autres taux d’intérêt devraient suivre alors. Les taux à 10 ans, les taux de crédit, soit une détente généralisée des conditions financières. Du pain béni pour les marchés d’actions, qui n’attendent que le feu vert de la Banque centrale pour s’élever d’un cran. Un tel coup de force du président américain ne relève ni de la magie, ni du génie. Plutôt d’une manie à tordre le cours des évènements en sa faveur, d’un certain opportunisme aussi.
Tordre le destin. Lorsque l’on ne peut pas changer l’opinion de ceux qui votent, et bien on fait en sorte de changer ceux qui votent. Il s’agit de la nomination au poste de Banquier central du porte – drapeau officieux de la politique Trumpiste, Kevin Warsh. Il est évident que depuis sa nomination, certains éléments de langage de l’institution ont évolué, plaidant globalement pour moins de transparence dans la politique à venir. Autrement dit, place à l’arbitraire plutôt qu’à l’argumentaire, les conditions du désordre monétaire sont en place. Il est encore trop tôt pour plaider officiellement la baisse des taux directeurs. Mais personne n’est dupe. Surtout pas les marchés.
Un certain opportunisme. Le président américain a mis le feu aux poudres par deux fois depuis le début de l’année. D’abord au Venezuela, puis en Iran. Ces deux interventions provoquèrent des tensions croissantes sur le prix du baril, anticipant une hausse des prix des biens et services. Ainsi, l’inflation anticipée par les marchés a augmenté durant la période, certes bien moins que durant la crise Covid, mais suffisamment pour motiver des tensions significatives des taux d’intérêt. Aujourd’hui, ces deux crises sont derrière nous ou presque. Logiquement, l’inflation anticipée a reculé. Mais plus surprenant, elle se retrouve en deçà des niveaux qu’elle avait connus avant ces deux crises. Autrement dit, le risque inflationniste est plus faible encore. D’ailleurs, les consommateurs sont du même avis, puisque leurs anticipations d’inflation à 5 ans ont effectué le même recul. Donald Trump ne pouvait rêver meilleure opportunité. Son souhait de voir la Banque centrale abaisser ses taux directeurs semble enfin trouver quelques fondements. « Oh inflation, où est ton dard », pour paraphraser Saint Paul.
Mais il y a un élément bloquant. Ou du moins jugé comme bloquant par la Banque centrale. Il s’agit de l’emploi. Le marché de l’emploi se porterait tellement bien qu’il serait de nature à entretenir le risque inflationniste. Il est vrai que le principal chiffre de création d’emploi suivi par les marchés a surpris (non farm payroll). Mais l’emploi n’est pas fort, il est plus fort qu’attendu ce qui est très différent. Surtout il est susceptible d’être fortement révisé à la baisse, comme il en a l’habitude. Enfin, tous les autres indicateurs du marché de l’emploi ne témoignent pas d’une telle vigueur. Sérieusement, qui croit encore que l’emploi américain va friser la surchauffe au cours des mois qui viennent, alors que l’ogre artificiel commence à peine à supprimer des emplois les uns après les autres ? La destruction créatrice chère aux apôtres de la croissance endogène n’est peut - être pas un mythe, mais elle n’est certainement pas pour tout de suite.
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Donald Trump pourrait donc bénéficier d’un alignement des planètes particulièrement favorable. Warsh, l’inflation, et l’emploi conjuguant leurs effets, produiraient un spectaculaire revirement des anticipations de taux directeurs par les marchés, qui à ce jour n’anticipent plus de baisses des taux d’ici la fin de l’année mais plutôt une hausse. De quoi forcer la main de la Banque centrale ? Nul besoin de forcer la main. La Banque centrale trouverait elle-même les arguments fort convaincants. Sans risque inflationniste ni surchauffe de l’emploi, pourquoi faire semblant de pratiquer une politique monétaire trop accommodante ? Non, Donald Trump n’aura pas eu raison. Non, il n’aura pas baissé les taux. Mais pour les marchés l’histoire se résumera ainsi.