OPINION. « L’IA ne doit pas être l’angle mort des prochaines élections présidentielles »

Jonathan Corcos
Thomas Reka

Jonathan Corcos
Thomas Reka
Par Jonathan Corcos, Principal chez Square Management (*)
La technologie seule ne suffit pas à créer la prospérité. A l'heure où les députés européens débattent de souveraineté technologique et les citoyens français de répartition de la richesse, il devient urgent que les candidats à la présidentielle s'emparent du sujet IA. Ce bouleversement oblige à de profonds changements institutionnels et économiques, donc autant de choix politiques fondamentaux, que les voix politiques ont à énoncer clairement.
Carlota Perez, économiste et chercheuse vénézuélienne, affirme dans son ouvrage Technological Revolutions and Financial Capital (2002) que « la forme sociopolitique que nous donnons à la technologie déterminera si nous entrons dans un âge d'or ». L'une des thèses centrales de l'ouvrage est que la technologie seule ne suffit pas à créer la prospérité : pour passer de la crise à l'âge d'or, il faut un changement institutionnel. L'État doit concevoir des politiques publiques, des réglementations et des infrastructures adaptées à la nouvelle ère. Les prochaines élections présidentielles françaises de 2027 sont prévues dans moins d’un an et les candidats devront prendre la mesure des bascules que l’IA va opérer dans notre société.
L'avertissement de Carlota Perez résume deux siècles d'histoire industrielle : une révolution technologique ne produit jamais spontanément de prospérité partagée. Elle concentre les gains tant que la fiscalité, le droit du travail, la protection sociale et la santé publique ne sont pas repensés pour redistribuer ce qu'elle produit et en encadrer les usages.
Dans leur étude de référence « GPTs are GPTs: An Early Look at the Labor Market Impact Potential of Large Language Models », publiée par la revue Science, les économistes Tyna Eloundou, Sam Manning, Pamela Mishkin et Daniel Rock (2023) estiment qu'environ 19 % des travailleurs américains verraient au moins la moitié de leurs tâches significativement transformées par l'IA générative. Ils concluent que « l'influence couvre tous les niveaux de salaire, les emplois à hauts revenus étant potentiellement les plus exposés ». C'est précisément le segment de contribuables sur lequel repose le système fiscal français : selon la DGFiP, les 10 % des foyers les plus aisés acquittent à eux seuls 76 % de l'impôt sur le revenu (revenus 2023). Une baisse de revenus pour les emplois les plus qualifiés priverait l'État d'une part substantielle des près de 600 milliards d'euros prélevés chaque année sur le travail (cotisations sociales, IR et CSG). À l'horizon 2035, le manque à gagner pourrait atteindre plusieurs dizaines de milliards par an, soit plusieurs fois le déficit actuel de la Sécurité sociale. Comme le théorise l’économiste Carlota Perez, ce point de bascule technologique rend obsolète une fiscalité construite pour le monde d'avant. Pour éviter d’empirer la situation budgétaire de la France (plus de 3000 milliards de dettes et 5,8 % de déficit en 2025), les programmes politiques devront proposer de déplacer l'assiette fiscale vers la valeur créée par le nouveau capital technologique généré par l’IA.
Dans « Automation and New Tasks » (Journal of Economic Perspectives, 2019), les économistes Daron Acemoglu (prix Nobel 2024) et Pascual Restrepo démontrent qu'à mesure que l'automatisation reprend des tâches, le travail humain est réaffecté ailleurs, vers de nouvelles tâches, dans de nouvelles entreprises, sous de nouvelles formes. Le droit du travail français repose sur l’idée d’un salariat stable en CDI, dont les droits (chômage, retraite, formation, santé) sont attachés à un employeur unique. À mesure que l'IA reprend des fonctions entières, les parcours deviendront discontinus, multi-employeurs avec une alternance de salariat, de freelance et de reconversion. Les candidats pourraient proposer un statut hybride, avec une portabilité des droits entre plusieurs employeurs, plus de financement de la reconversion et de la formation, et un revenu de transition entre deux métiers. L'IA pourrait donc amener le droit du travail français à passer d'une logique de sécurisation de l'emploi (protéger le poste existant) à une logique de sécurisation des parcours (protéger l'individu dans ses transitions).
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L'IA s'installe déjà dans les usages des enfants. Selon Santé publique France (étude Enabee, 2022), les 9-11 ans passent en moyenne 2h33 par jour devant un écran, deux fois plus les jours sans école, et 46 % des enfants de 11 ans disposent d'un smartphone personnel. Plus de 90 % des élèves de seconde déclarent avoir utilisé ChatGPT pour leurs devoirs, dont le taux d'hallucinations est estimé à 28 %. La commission « Enfants et écrans » remise au président de la République en avril 2024 recommandait de ne pas utiliser d'écran avant l’âge de 3 ans, pas de portable avant 11 ans, pas de réseaux sociaux avant 15 ans. L’enjeu est de protéger les plus jeunes d'une exposition précoce et de former les plus grands à un outil qu'ils utiliseront toute leur vie.
Face à la Chine, qui a fait de l'IA la colonne vertébrale de son 15ᵉ plan quinquennal (2026-2030) avec l'initiative «AI +», et aux États-Unis, qui sous l'impulsion de Donald Trump ont annoncé dès janvier 2025 le projet Stargate (500 milliards de dollars d'investissements privés sur quatre ans pour bâtir les infrastructures IA américaines) la France doit devenir le moteur d'une souveraineté européenne en matière d'IA. Auditionné le 12 mai 2026 par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les dépendances structurelles du numérique, Arthur Mensch, cofondateur de Mistral AI, a plaidé pour que l’IA soit traitée comme une infrastructure stratégique au même titre que l’énergie et non comme un simple service numérique. Il recommande de faire de la commande publique le principal levier de souveraineté, en orientant l’achat de l’État vers les acteurs européens pour que les revenus soient réinvestis localement en R&D plutôt que de laisser les flux financiers d’investissement migrer vers les grands acteurs américains.
In fine, la conversion de la révolution IA en nouvelle prospérité induit de nombreux choix stratégiques pour nos politiques publiques. Fiscalité, droits sociaux, formation, politique étrangère sont autant de thèmes à repenser non seulement en fonction de son courant politique mais aussi des nouveaux enjeux imposés par la bascule technologique en cours. C'est donc aux candidats à l'Élysée de faire de l’IA, sans tarder, un des axes centraux de leurs réflexions et de leurs programmes.
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(*) Jonathan Corcos est Principal chez Square Management après avoir démarré sa carrière chez Deloitte. Il accompagne les entreprises du CAC40 dans le pilotage de programmes de transformation complexes.Il est diplômé du Master II Contrôle Comptabilité Audit de Paris XI.