OPINION. « L’Iran n’est peut-être plus en mesure de "boire le calice empoisonné" »
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Par Hamid Assadollahi, président du comité de soutien aux droits de l'homme en Iran et Hamid Enayat, politologue, spécialiste de l'Iran, collabore avec l'opposition démocratique iranienne
Ce moment remonte à la décision du guide suprême de l’époque, Rouhollah Khomeini, d’accepter un cessez-le-feu dans la guerre Iran-Irak — une décision qu’il a lui-même qualifiée de « boire le calice empoisonné ». Lui qui avait auparavant juré de combattre « jusqu’à la dernière maison de Téhéran » a finalement été contraint à ce repli stratégique, sous l’effet de l’épuisement militaire, de l’effondrement économique et de l’isolement international. La menace croissante représentée par l’Armée de libération nationale de l’Organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI), positionnée aux frontières du pays, a également pesé dans cette décision.
Aujourd’hui, alors que les négociations nucléaires piétinent et que des propositions telles que le « zéro enrichissement » ou le transfert d’environ 400 kilogrammes d’uranium enrichi restent sur la table, une question cruciale se pose : la direction actuelle de l’Iran est-elle capable d’un recul similaire ?
La réponse est de plus en plus incertaine — non pas parce que le régime serait plus fort, mais parce qu’il est beaucoup plus fragile.
La différence essentielle ne se situe pas seulement au sommet du pouvoir, mais au sein même de la société iranienne.
En 1988, Khomeini disposait de l’autorité nécessaire pour imposer une décision douloureuse à un système relativement cohérent. Malgré certaines tensions internes, l’élite dirigeante restait globalement unie sous son autorité. Surtout, le régime ne faisait pas face à des soulèvements nationaux répétés susceptibles de le renverser.
Au cours de la dernière décennie, l’Iran a connu plusieurs vagues de contestation — chacune plus large, plus politisée et plus radicale que la précédente. Il ne s’agit plus seulement de réactions spontanées : ces mouvements reflètent de plus en plus l’existence de réseaux de résistance organisés, capables de mobiliser, de coordonner et de maintenir la contestation dans la durée.
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Cette résistance organisée n’est plus un facteur périphérique — elle constitue désormais une caractéristique centrale du paysage intérieur iranien. Sans elle, le régime aurait probablement disposé d’une marge de manœuvre bien plus large pour projeter l’instabilité au-delà de ses frontières, au prix de coûts humains et financiers encore plus lourds, tant pour sa propre population que pour la région.
Téhéran est pleinement conscient de cette réalité.
Sa réponse — recours à la force létale contre les manifestants, arrestations massives et hausse notable des exécutions lors des périodes de troubles — révèle un régime profondément préoccupé par la mobilisation interne. La menace principale qu’il perçoit ne provient plus seulement de pressions extérieures, mais du risque que la contestation intérieure échappe à son contrôle.
Cela crée un paradoxe dangereux.
Dans des conditions normales, une pression extérieure soutenue — sanctions, isolement diplomatique ou dissuasion militaire crédible — peut pousser un régime à faire des concessions. Mais dans l’Iran d’aujourd’hui, toute concession majeure risque d’être interprétée en interne comme un signe de faiblesse. Cette perception peut déclencher une réaction en chaîne : reprise des manifestations, élargissement de la mobilisation et, à terme, aggravation des fractures au sein de l’élite dirigeante.
En d’autres termes, le recul pourrait désormais être plus dangereux que l’affrontement.
Cette dynamique est accentuée par l’évolution de la structure du pouvoir. Des figures telles que l’actuel guide suprême, Mojtaba Khamenei — souvent décrit comme un acteur influent en coulisses — ne disposent pas de l’autorité fédératrice qu’exerçaient autrefois Khomeini, puis Ali Khamenei. Le système repose aujourd’hui sur une coalition fragile d’institutions sécuritaires, de factions politiques et d’intérêts économiques concurrents.
Au cœur de cette architecture se trouve le Corps des Gardiens de la révolution islamique, dont l’influence s’est considérablement accrue. Mais même celui-ci évolue dans un environnement marqué par des rivalités internes et des pressions externes. Imposer un repli stratégique depuis le sommet est, dans ces conditions, bien plus difficile qu’en 1988.
Pour les décideurs américains, les implications sont claires.
Premièrement, attendre une concession rapide ou volontaire de l’Iran dans les négociations nucléaires relève de l’illusion. Les obstacles ne sont pas seulement idéologiques, ils sont structurels. Deuxièmement, une pression soutenue reste indispensable : elle façonne les calculs du régime et limite sa marge de manœuvre.
Mais un troisième facteur, souvent négligé, doit être pris en compte : la dynamique interne de l’Iran.
L’avenir de la République islamique ne se jouera pas uniquement dans les négociations diplomatiques, mais aussi au sein de la société iranienne. La résistance organisée et la mobilisation sociale sont devenues des variables centrales, déterminant à la fois le comportement du régime et ses limites.
En définitive, la leçon de 1988 mérite d’être réévaluée.
À l’époque, le régime pouvait survivre au coût d’un recul. Aujourd’hui, il fait face à une équation bien plus précaire : un leadership affaibli, une élite fragmentée et une société dotée d’une capacité croissante de résistance organisée.
La question n’est plus de savoir si Téhéran est prêt à « boire le calice empoisonné ».
La véritable question est de savoir s’il peut survivre en le faisant.
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