OPINION. « Nous devons bâtir une IA humaniste »

Carine Fotso
DR
Par Carine Fotso, Associée data & IA chez IQO
Le sujet de la place de la technique n’est pas nouveau. On oublie trop vite que, de la Renaissance aux Lumières, les révolutions techniques se sont accompagnées d’un progrès de la connaissance et de l’esprit critique. Ce cercle vertueux entre progrès et raison, capital technologique et capital humain, doit aujourd’hui inspirer notre approche de l’intelligence artificielle.
L’histoire européenne montre que le progrès technique n’est jamais une fin en soi. Il a toujours été encadré par des droits nouveaux. Nous devons nous en inspirer pour bâtir une intelligence artificielle humaniste. Les avancées scientifiques ont produit leurs effets les plus féconds lorsqu’elles se sont accompagnées de diffusion des savoirs et de développement de l’esprit critique.
Comme les Lumières en leur temps, il nous faut associer la connaissance à la technologie : comprendre, c’est déjà maîtriser. L’IA ne doit pas devenir le privilège de quelques experts ou grandes entreprises, mais doit faire partie de notre culture générale. Cela suppose de créer des passerelles entre chercheurs, enseignants, entreprises et responsables publics afin de diffuser une culture de l’IA et de construire les conditions d’une confiance éclairée. Cela nécessite aussi de former massivement dès le plus jeune âge à l’intelligence artificielle : l’usage de l’IA doit faire partie du socle d’enseignements à l’école. Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous.
La question n’est pas de savoir si l’intelligence artificielle transformera nos sociétés, mais quelles valeurs guideront cette transformation. Plus nous comprenons cette technologie, moins elle nous apparaît comme une fatalité.
Le second défi est celui de la responsabilité. L’IA doit rester un outil, non un automatisme. L’IA questionne directement notre pacte social. Dans de nombreux domaines elle permettra d’augmenter la productivité, d’améliorer les services et d’accélérer la recherche. En revanche, il serait naïf de croire que cette transformation ne produira que des gagnants. Nous devons donc garantir que chaque salarié dont l’activité est profondément transformée par l’IA puisse accéder à des dispositifs de formation et de reconversion efficaces.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Alors qu’un jeune sur deux utilise une intelligence artificielle pour parler de sujets intimes et un sur trois en fait un véritable psy, nous devons également préserver un principe fondamental : lorsqu’une décision a des conséquences importantes sur la vie d’un individu, la responsabilité finale doit toujours demeurer humaine.
Aussi, comme toute révolution, l’intelligence artificielle appelle un nouveau contrat de confiance avec ses usagers et les États qui la produisent. Les principes existent déjà mais ne sont pas suivis d’effet. L’Europe a franchi une étape majeure avec l’AI Act, premier cadre visant à promouvoir une intelligence artificielle digne de confiance et centrée sur l’humain. Le défi n’est donc plus d’écrire une énième charte, mais de rendre ces principes effectifs : faire de l’éthique une capacité opérationnelle plutôt qu’une simple déclaration d’intention.
Nous ne pouvons subir des outils conçus ailleurs et d’en réguler les usages a posteriori. Nous devons nous demander collectivement quelle IA nous voulons construire en développant un cadre qui correspond à nos valeurs humanistes. Car demain, ceux qui maîtriseront les infrastructures, les données, les talents et les modèles d’intelligence artificielle détiendront une part de la création de valeur, de la production des savoirs et de la souveraineté économique. Les valeurs ne se décrètent pas ; elles se défendent.
L’humanisme n’est pas une nostalgie. C’est peut-être, plus que jamais, un projet d’avenir. Comme le dit Gustave Thibon « Le progrès technique doit nous apparaître comme une question posée à la science et à la conscience. Et la réponse n’est ni dans la lune ni dans les prodigieuses machines qui nous conduisent : elle est en nous ».
._______
OPINION. « Biodiversité : un enjeu que l’immobilier n'a pas encore intégré dans sa gestion et dans la valorisation »
OPINION. « Comment Washington a précipité les fondations d'un nouvel ordre régional au Moyen Orient »
OPINION. « Brexit : dix leçons et un sursaut pour l’Europe », par Clément Beaune haut-commissaire à la Stratégie et au Plan ancien ministre chargé de l’Europe
OPINION. « Bien vieillir : l’investissement face à un défi systémique »