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OPINION. « Poutine contre 1648 » (Michel Santi)

Michel Santi

Publié le 22 juin 2026 à 05:30

Vladimir Poutine lors d'une plénière à Saint Petersbourg.

Vladimir Poutine lors d'une plénière à Saint Petersbourg.

REUTERS - Anastasia Barashkova

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La paix de Westphalie avait chassé d’Europe la prétention d’un empire à effacer son voisin. C’est cette grammaire de quatre siècles que l’invasion russe a entrepris de piétiner.

Par Michel Santi, économiste (*)

L’Empire s’enlise. Quatre ans pour une « opération de trois jours ». Jusqu’à vingt-cinq mille soldats russes tués chaque mois, selon l’OTAN. Raffineries qui flambent jusqu’au Tatarstan. Flotte terrée loin de Sébastopol. Ponts coupés en Crimée. Voilà l’état réel du colosse.

La rime historique nous vient de la guerre de Trente Ans, qui a saigné l’Europe de 1618 à 1648. Si l’arme nucléaire interdit le décalque, la mécanique, elle, recommence.

Westphalie ou la fin des empires

Westphalie ne fut pas une paix, mais une naissance. Au sortir de trente ans de carnage, l’Europe se forge une grammaire que nous parlons encore.

Un État est maître chez lui. Nul ne se mêle des affaires d’autrui. Le faible et le fort sont égaux en droit. Une frontière ne se redessine pas au gré de l’appétit du plus fort.

Westphalie fut la défaite d’un rêve. Celui de Ferdinand II de Habsbourg, qui voulait un Empire unifié, soumis, où les peuples ne seraient que des provinces tenues depuis Vienne.

À la Montagne Blanche, près de Prague, son armée écrase les Tchèques révoltés. L’année d’après, il fait dresser les échafauds sur la grand-place pour y décapiter vingt-sept chefs. Il s’approprie la Bohême, ce royaume aux libertés anciennes. On ne discute pas avec une province. On la châtie.

Ce rêve impérial fut pourtant enterré. Avec lui mourut celui de souder les centaines de principautés allemandes en un seul empire tenu d’une seule main : la sienne. En 1648, leur éclatement jusque-là toléré devint un droit : chaque État se vit reconnaître le pouvoir de se gouverner seul. Lui qui rêvait d’avaler les peuples les vit renaître. Les empires passent, les souverainetés demeurent.

Le déni impérial

Février 2022. La vieille logique resurgit, intacte. Poutine n’envahit pas l’Ukraine en vertu d’une idée, mais au nom d’un déni. Russes et Ukrainiens, dit-il, sont un seul peuple, la même nation. Traduction : l’Ukraine n’existe pas, et Kyiv n’est pas un voisin mais une province en fuite. Poutine est toujours en 1618. Le reste du monde le juge depuis 1648.

À ce déni, Zelensky a opposé une lame : si nous étions un seul peuple, c’est un drapeau jaune et bleu qui flotterait sur le Kremlin. Car voilà l’aveuglement des empires : ceux qu’ils prétendent effacer refusent de mourir.

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Reste un mot sur le « réalisme ». Ceux qui prêchent l’arrangement avec Moscou s’en parent, et traitent d’idéalistes ceux qui défendent un principe. L’histoire dit l’inverse. Le plus glacial des calculateurs, Richelieu, qui enseignait que qui a la force a souvent la raison, en matière d’État, n’a pas ménagé l’empire hégémonique. Il l’a abattu. Cardinal, il arma les protestants contre les Habsbourg. Par froid calcul.

Défendre l’Ukraine n’est donc pas une faiblesse de l’âme. C’est le calcul le plus dur, car un empire qu’on laisse prendre une province ne s’arrête jamais à la première. Le naïf n’est pas celui qui résiste : c’est celui qui croit acheter la paix d’un empire en lui livrant un peuple.

Le prix du temps long

Reste l’illusion la plus tenace, qui voit Westphalie comme un chef-d’œuvre de négociation. Ces traités ne furent signés que parce qu’aucun camp ne pouvait plus vaincre. On négocia des années pendant que tonnait le canon. On parlait et l’on tuait dans le même souffle.

La leçon est dure pour qui réclame la trêve : le silence des armes obtenu avant que l’agresseur ne se sache vaincu n’est pas une paix. Juste un répit qui arme la guerre suivante. D’où le pari de Poutine, aujourd’hui — un cessez-le-feu qui fige ses conquêtes et lui rende le temps, sa dernière arme.

Trente ans de guerre, le tiers d’un peuple anéanti — est-ce là ce qu’on promet à l’Ukraine ? Ce n’est pas la résistance qui fait durer ces guerres. C’est l’entêtement de l’agresseur à ne pas renoncer. La durée n’est pas le prix du courage des peuples, mais celui de l’orgueil des empires.

Et ce prix, on sait qui l’acquitte. Ni les princes, ni les états-majors. Les civils. L’Allemagne du XVIIe siècle perdit le tiers des siens, moins sous les coups que par la faim et la peste que toute guerre traîne derrière elle. Magdebourg brûla, et son nom fit trembler un siècle. L’Ukraine inscrit les siens à la suite : Marioupol, Boutcha, Bakhmout. Le pays-tampon paie toujours l’orgueil des empires.

L’histoire ne promet rien. Elle tend un miroir. On y voit un empire sûr de son droit, un peuple qui refuse de disparaître, des morts qui s’accumulent pendant qu’on négocie. On y voit aussi une lueur. En 1648, l’Empire ne l’emporta pas. Resta cette règle nue : nul n’a le droit d’effacer son voisin.

Quatre siècles plus tard, c’est elle qu’on défend dans la boue du Donbass. Reste à savoir si nous la croyons encore vraie.

Un peuple le sait déjà, qui meurt pour nous l’apprendre.

______

(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.

Michel Santi

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