OPINION. « Brexit : dix leçons et un sursaut pour l’Europe », par Clément Beaune haut-commissaire à la Stratégie et au Plan ancien ministre chargé de l’Europe
Le 23 juin 2016 fut comme un coup de tonnerre dans le ciel européen. Pour la première fois, un peuple choisissait de quitter notre Union.
La première leçon de ce triste départ vaut pour l’Europe entière. Certes, le Royaume-Uni a toujours été l’enfant terrible de la famille, hésitant entre le continent européen et le grand large américain, absent de la zone euro et de l’espace Schengen. Le paradoxe est que le vote « leave » fut largement le rejet d’une Europe trop libérale, défendue avec ardeur… par le Royaume-Uni.
La volonté de « reprendre le contrôle » mise en avant par les apôtres du Brexit consistait à assurer la maîtrise des frontières, contre l’immigration illégale mais aussi l’installation de centaines de milliers de travailleurs européens des pays de l’Est ; le contrôle des eaux de pêche ; la liberté des règles, loin des normes tatillonnes de Bruxelles ; la préservation du modèle social, notamment du système de santé (NHS), auquel Boris Johnson avait promis d’affecter l’argent économisé sur la contribution au budget de l’UE. Cette demande de protection, de simplification et d’efficacité, tous les peuples européens l’expriment. Il ne faut en aucun cas mépriser la colère qui a mené au Brexit : elle traverse toute l’Europe.
La deuxième leçon est que les populistes mentent aux peuples en colère. Où est passé le chèque de 350 millions de livres (par semaine !) que devaient récupérer les hôpitaux ? Le NHS n’a rien reçu. Les pêcheurs britanniques n’ont rien gagné, et nous avons défendu les intérêts des nôtres avec succès. L’immigration a atteint des niveaux record, 900.000 migrants en 2023 contre 320.000 en 2016. Tous les accords commerciaux signés sont des copiés-collés des accords de l’UE car aucun partenaire au monde ne donne la priorité à un marché sept fois plus petit.
Bien sûr, le Royaume-Uni reste un grand pays : il ne s’est pas effondré et ne s’effondrera pas. Mais, face à tous les défis communs, au regard de toutes les promesses, il fait moins bien qu’annoncé, moins bien qu’avant, moins bien que ses voisins de l’UE. Le PIB par habitant est inférieur de 6 % à 8 % à ce qu’il aurait été sans la sortie de l’UE, soit une perte d’environ 5.000 euros par an et par Britannique !
Les populistes mentent aux peuples en colère
La troisième leçon est qu’en sortant de l’UE on est plus autonome, mais moins souverain. Fini, les négociations interminables dans les couloirs bruxellois. Mais, en pratique, le Royaume-Uni a conservé intacts deux tiers des règles européennes, et son alignement sur nos normes se renforce en matière de régulation numérique ou d’environnement.
Newsletter
Ma Tribune
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.
Pour une raison simple : on a plus d’impact à vingt-sept, donc, pour faciliter la vie des entreprises et attirer les investisseurs, Londres réplique les règles de Bruxelles – en ne participant plus à leur élaboration, beau succès ! Et pour une autre raison : les Britanniques ont au fond les mêmes aspirations que les Français ou les Allemands ; ils se sont découvert plus Européens qu’ils ne le pensaient. Ils viennent même de réadhérer à l’emblématique programme Erasmus.
La quatrième leçon est que les Britanniques regrettent ! Dix ans après, une nette majorité voudrait rejoindre l’Union européenne. Et 57 % affirment que le Brexit était une erreur.
Les Britanniques se sont découvert plus Européens qu’ils ne le pensaient.
La cinquième est que les Européens sont attachés à l’Europe. Le Brexit a créé un sursaut : on ne joue pas avec le feu dans un monde qui brûle. 74 % des citoyens estiment que leur pays bénéficie de son appartenance à l’UE, un niveau inédit. Les populistes ne s’y trompent pas : à l’image du RN, les partis nationalistes ont tous abandonné leur projet de sortie.
La sixième leçon est que l’Europe est attractive par-delà ses frontières. L’UE compte actuellement neuf pays candidats, un record. Dont l’Ukraine, qui y voit une garantie de démocratie et de sécurité dans la durée face à la menace russe.
Réformer l’Europe de l’intérieur
La septième leçon est qu’on peut réformer l’Europe de l’intérieur. Ce furent le pari et l’engagement d’Emmanuel Macron : la réforme du travail détaché, face aux mêmes angoisses que celles du Brexit (le dumping social), en a été la première preuve, dès 2017.
La huitième est qu’on doit recréer un lien puissant avec le Royaume-Uni. De l’Ukraine à Ormuz, il est évident que nos intérêts sont convergents, et la coopération franco-britannique plus forte que jamais. En créant un Conseil de sécurité européen associant le Royaume-Uni, nous ferions, ensemble, un grand pas.
La neuvième leçon est que la démagogie ne vaccine pas contre la démagogie. Sans honte d’avoir précipité ses concitoyens dans le ravin, Nigel Farage veut faire croire qu’il peut apporter les solutions aux problèmes qu’il a lui-même créés ou aggravés.
Dans ce contexte, la dernière leçon est qu’on ne bat pas les populistes en leur courant après ou en les redoutant. En refusant d’afficher une grande ambition européenne, le gouvernement de Keir Starmer a perdu ses électeurs. En affirmant une ligne résolument pro-européenne face à l’extrême droite, le Premier ministre des Pays-Bas a gagné les élections. À méditer, sur l’Europe et le reste, pour 2027…