OPINION. « Iran : les sanctions tombent, mais la crise demeure »

Hamid Enayat
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Par Hamid Enayat, politologue spécialiste de l’Iran
Le récent mémorandum d’accord signé entre Téhéran et Washington constitue sans doute l’accord le plus important entre les deux pays depuis la révolution iranienne de 1979. La levée progressive des sanctions, le déblocage des avoirs gelés, le retour de l’Iran sur le marché mondial du pétrole et l’annonce de centaines de milliards de dollars destinés à la reconstruction économique pourraient donner l’impression que la République islamique est en train de sortir de l’une des crises les plus graves de son histoire.
Pourtant, la véritable question n’est pas de savoir combien d’argent entrera en Iran. La question essentielle est de savoir si cet accord peut résoudre une crise dont les racines vont bien au-delà des sanctions et du manque de ressources financières.
Aujourd’hui, la République islamique ne fait pas seulement face à une crise économique ni uniquement à une crise politique. Ce qui rend la situation particulièrement dangereuse est la rencontre de ces deux crises.
D’un côté, des millions d’Iraniens sont confrontés à l’inflation, à la baisse du pouvoir d’achat, au chômage et à l’extension de la pauvreté. De l’autre, une partie importante de la population a perdu confiance dans la capacité du régime à gouverner le pays et dans sa légitimité même.
Lorsque les citoyens arrivent simultanément à la conclusion que le pouvoir est incapable de résoudre leurs problèmes et qu’il ne dispose plus de la légitimité nécessaire pour gouverner, la crise sociale et la crise politique fusionnent et créent une situation potentiellement explosive.
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L’histoire montre que les régimes peuvent généralement survivre à une crise, parfois même à deux. En revanche, la combinaison simultanée de trois crises devient beaucoup plus dangereuse : une crise économique ;une crise de légitimité politique ;une crise sécuritaire et géopolitique.
La guerre récente, les sanctions, l’érosion de l’influence régionale de Téhéran et les divisions internes du pouvoir exercent aujourd’hui une pression simultanée sur la République islamique.
L’explosion du nombre des exécutions doit être analysée dans ce contexte.
Selon Amnesty International, la République islamique a exécuté plus de 2 159 personnes en 2025, soit environ 80 % de l’ensemble des exécutions recensées dans le monde.
Lorsqu’un régime doit recourir à la plus vaste campagne d’exécutions au monde pour maintenir le contrôle de la société, cela suggère que les mécanismes ordinaires de légitimité et de consentement social ne fonctionnent plus.
L’histoire des révolutions montre cependant que le destin des crises ne dépend pas uniquement du niveau de répression.
Le moment décisif survient lorsque la peur collective commence à s’effondrer.
Dans tous les mouvements de libération, la prison, la torture et la mort ont constitué les principaux instruments de dissuasion des régimes autoritaires. Mais lorsqu’une partie des opposants accepte d’en payer le prix, une part essentielle du pouvoir répressif perd son efficacité.
Les témoignages provenant des prisons iraniennes, notamment ceux concernant la jeune génération de prisonniers politiques, révèlent l’apparition d’un phénomène que les régimes redoutent plus que tout : une génération qui ne craint plus ni la prison ni même la mort.
La fin d’une guerre ne marque pas nécessairement le début de la stabilité.
Dans de nombreux pays, la guerre détourne temporairement l’attention de la société des problèmes internes. Une fois les combats terminés, les difficultés réelles réapparaissent : l’inflation ; la pauvreté ; le chômage ; la corruption ; le fossé entre l’État et la société.
C’est pourquoi un cessez-le-feu peut constituer à la fois une opportunité pour le régime de se reconstruire et une occasion pour les mouvements de contestation de reprendre de la vigueur.
Le problème de l’Iran n’est pas le manque d’argent
Les partisans de l’accord affirment que la levée des sanctions et le déblocage des ressources financières permettront de relancer l’économie iranienne.
L’expérience de l’accord nucléaire de 2015 montre pourtant que la réalité est plus complexe.
Malgré le dégel de dizaines de milliards de dollars d’avoirs et l’augmentation des exportations pétrolières, l’Iran a connu dès 2017-2018 un soulèvement national alimenté par la pauvreté, la vie chère et le chômage.
L’explication de cette contradiction réside dans la structure même de l’économie politique iranienne.
Selon Hossein Samsami, membre de la commission économique du Parlement, plus de 130 milliards de dollars de recettes d’exportation n’ont jamais réintégré le circuit officiel de l’économie au cours des dernières années.
Ces chiffres montrent que la crise économique iranienne ne résulte pas seulement d’un manque de ressources. Elle est le produit d’un système qui ne transforme pas les richesses nationales en développement et en prospérité collective, mais qui alimente une économie de rente et de privilèges.
Mais la crise la plus grave de l’Iran n’apparaît peut-être pas dans les bilans financiers. Elle est visible dans les aéroports.
Le sociologue iranien Majid Abhari, s’appuyant sur les analyses de plusieurs experts économiques, estime que le coût de l’émigration massive des élites iraniennes dépasse de plusieurs fois celui de la guerre Iran-Irak. Selon lui, Abdelkhalegh, ancien expert principal de la Banque mondiale, a évalué que la fuite des cerveaux impose chaque année à l’Iran une perte économique équivalente à deux fois ses revenus pétroliers.
Cette hémorragie de capital humain prive le pays d’une partie essentielle de ses médecins, ingénieurs, chercheurs, universitaires et entrepreneurs, compromettant ainsi durablement ses perspectives de développement.
Depuis des années, le pays connaît l’une des plus importantes vagues d’émigration de diplômés, de chercheurs, d’ingénieurs, de médecins et d’entrepreneurs de son histoire contemporaine.
Le pétrole peut être extrait à nouveau.
Les capitaux peuvent être attirés de nouveau.
Mais reconstruire une génération de scientifiques, d’ingénieurs, de médecins et d’entrepreneurs qui a quitté le pays exige plusieurs décennies.
La fuite des cerveaux constitue en réalité un vote silencieux de défiance envers l’avenir.
Le mémorandum entre Téhéran et Washington peut offrir un répit à la République islamique. Il peut alléger la pression économique, augmenter les revenus pétroliers et atténuer temporairement les difficultés sociales. Mais tant que subsisteront la crise de légitimité, les dysfonctionnements structurels de l’économie et l’érosion du capital humain, cet accord ne pourra pas éliminer les causes profondes de la crise iranienne.
La question centrale de l’Iran de l’après-accord est donc la suivante :
Le régime est-il capable d’améliorer durablement les conditions de vie de la population ?
L’expérience du passé invite au scepticisme. En 2015, après l’accord nucléaire, des dizaines de milliards de dollars ont été débloqués. Pourtant, à peine deux ans plus tard, le pays était secoué par un soulèvement national né de la pauvreté et de la dégradation des conditions de vie.
Depuis plus de quatre décennies, l’économie iranienne est structurée autour des impératifs sécuritaires, militaires et géopolitiques du régime. Elle a été conçue pour répondre aux exigences de la guerre, des crises régionales et de l’appareil sécuritaire davantage qu’aux besoins de la population.
Cette réalité est telle que même certains médias économiques iraniens, pourtant contraints d’évoluer dans un environnement fortement contrôlé, alertent désormais sur les racines structurelles de la crise. Ainsi, le quotidien économique Donya-e-Eqtesad écrit :
« Même si l’Iran exportait 40 millions de barils de pétrole par jour, même si les recettes étaient intégralement perçues en espèces et en devises fortes telles que le dollar ou l’euro, et même s’il n’existait aucune sanction dans le monde, les problèmes structurels de l’économie iranienne, la dégradation des conditions de vie et le chômage ne seraient toujours pas résolus. »
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