OPINION. « Comment Washington a précipité les fondations d'un nouvel ordre régional au Moyen Orient »

Djilali Benchabane
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Par Djilali Benchabane, Directeur CEOS Stratégie & Conseil (*)
L'après-Ormuz pose en réalité une question beaucoup plus fondamentale : celle de l'équilibre moyen-oriental pour les décennies à venir.
Le paradoxe principal de ce conflit réside dans le fait que ce qui devait constituer une démonstration de force américaine a, au contraire, accéléré la transition des équilibres régionaux. Trois effets majeurs semblent aujourd'hui se dessiner.
Le premier concerne la fiabilité du pacte sécuritaire qui unit les États du Golfe à Washington.
En ouvrant la voie à un affrontement direct avec Téhéran, les États-Unis ont fait le pari d'une victoire rapide, supposant une exposition limitée des monarchies du Golfe aux dommages collatéraux de cette guerre éclair que le président Trump présentait comme une simple « excursion de quelques jours ».
L'enlisement des opérations et leur impact sur les infrastructures civiles et critiques de plusieurs États de la région ont révélé les fragilités du dispositif américain. Les seuls coûts de remise en état des capacités de raffinage du Golfe sont désormais estimés à près de 46 milliards de dollars. Cette séquence a mis en lumière les limites de Washington, tant dans sa capacité à obtenir un gain décisif face à l'Iran, que dans celle d'assurer la protection de ses partenaires du Golfe, sans même évoquer celle de son allié israélien.
En laissant apparaître les limites de son dispositif défensif, Washington a accéléré une dynamique déjà perceptible de diversification des partenariats stratégiques. Les monarchies du Golfe observaient depuis plusieurs années les signes d'un désengagement progressif américain au profit du théâtre indopacifique. Le conflit n'a fait que confirmer cette perception.
Le deuxième effet de cette crise est le rappel de l'horizon indépassable que constitue la géographie.
L'hypothèse d'un affaiblissement durable du régime iranien, voire d'un morcellement du pays, avait laissé entrevoir la perspective d'un Golfe consolidé autour de ses monarchies et de leurs partenaires occidentaux. Ce postulat s'est progressivement érodé à mesure que le conflit se prolongeait.
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Au contraire, les monarchies du Golfe ont progressivement évacué la faisabilité d'un tel scénario pour appeler à la recherche d'un modus vivendi avec Téhéran.
Par son contrôle du détroit d'Ormuz et les conséquences économiques, énergétiques et sécuritaires qui en découlent pour l'économie mondiale, et sa capacité à préserver son écosystème de proxys, l'Iran a réaffirmé une centralité que la seule puissance militaire ne pouvait effacer.
Le troisième effet réside dans la rupture d'un tabou stratégique : celui de la guerre directe entre l'Iran et les États-Unis.
Nous sommes passés du stade de la confrontation verbale et de la guerre par acteurs interposés à celui de l'épreuve du terrain. Ce franchissement des lignes n'est pas seulement conjoncturel. Il est appelé à produire des effets durables sur la posture stratégique iranienne.
L'effacement d'une partie des cadres dirigeants du régime a ouvert la voie à une prise de responsabilité accrue de l'appareil militaro-sécuritaire. Déjà fortement présent dans les sphères économiques et politiques iraniennes, celui-ci voit son poids renforcé par le rôle central qu'il a joué durant le conflit.
Pour les États du Golfe, ces trois évolutions conduisent à reconsidérer plusieurs paramètres fondamentaux. Les monarchies du Golfe sont, par excellence, des États rationnels. Elles ont su transformer leurs immenses ressources énergétiques en capital économique, industriel, touristique et diplomatique. Leur horizon stratégique demeure avant tout la stabilité et la prospérité, que la culture du pari géopolitique.
L'équation d'Ormuz a rappelé la centralité de l'Iran dans la stabilité et le développement économique régional. Certes, les stratégies de diversification, la multiplication des corridors logistiques et les transitions énergétiques modifieront progressivement cette réalité. Mais ces transformations nécessiteront du temps.
Dès lors, la construction d'un nouveau pacte régional entre l'Iran et les monarchies du Golfe apparaît comme une nécessité. Ce mouvement semble déjà se dessiner en arrière-plan des discussions engagées entre Washington et Téhéran.
Le monde d'après-Ormuz se construira probablement dans un écosystème régional élargi où les puissances intermédiaires joueront un rôle croissant. Le Pakistan, la Turquie ou encore l'Égypte ont démontré leur importance dans les mécanismes de désescalade entre les belligérants. Leur rôle futur pourrait s'étendre bien au-delà des seuls enjeux sécuritaires pour toucher aux domaines économiques, technologiques et énergétiques.
Enfin, à l'heure où la question de la présence militaire américaine dans la région se pose avec une acuité nouvelle, la posture de prudence adoptée par plusieurs capitales européennes pourrait ouvrir la voie à un retour progressif de l'influence européenne dans un espace où l'hyperpuissance américaine a longtemps laissé peu de place à d'autres acteurs.
La paix d'Ormuz, si elle se confirme, pourrait constituer la première étape d'une recomposition du Moyen-Orient dont les enjeux iront bien au-delà de la question nucléaire iranienne.
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(*) Djilali Benchabane est fondateur du cabinet CEOS Stratégie & Conseil, spécialisé dans l’anticipation stratégique, la gestion des risques et l’analyse géopolitique. Expert des enjeux internationaux et des questions de sécurité, il a exercé au sein de ministères régaliens, notamment dans les domaines des Affaires étrangères et de la Défense. Ancien chercheur associé à l'IRIS, il enseigne depuis plusieurs années les questions stratégiques et sécuritaires au sein de formations spécialisées, notamment à Sciences Po Aix. Contributeur régulier dans les médias et les revues spécialisées, il décrypte les grands bouleversements internationaux, ainsi que leurs implications sur le plan économique, politique et sécuritaire auprès des décideurs publics et privés.
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