OPINION. « La souveraineté est un bien commun »

Julien Lopizzo
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Par Julien Lopizzo (*)
La souveraineté n’est ni de droite ni de gauche. Elle est un élément fondamental de l’intérêt général. Pourtant, elle est trop souvent réduite à un slogan politique ou à une posture défensive, alors qu’elle devrait être envisagée comme un bien commun et un levier stratégique construit dans la durée à travers l'intelligence collective. Dans un monde traversé par les crises successives et une accélération des guerres économiques, la souveraineté redevient un impératif vital. Non pas un luxe ou un mot creux des tribunes politiques, mais une condition de survie et de prospérité.
Industriel, alimentaire, numérique, énergétique… chaque pan de la souveraineté touche directement la vie des citoyens et la résilience de nos entreprises. Il ne s’agit pas d’un concept abstrait : la souveraineté, c’est la capacité à produire les biens essentiels, à sécuriser nos chaînes d’approvisionnement, à protéger nos données stratégiques et à maintenir notre indépendance énergétique.
Les crises récentes ont montré les conséquences systémiques d’un manque de souveraineté : une rupture d’approvisionnement en masques ou en médicaments peut mettre à genoux un système de santé ; une dépendance excessive au gaz russe peut fragiliser une nation entière ; une pénurie de semi-conducteurs peut ralentir l’industrie automobile et paralyser des économies entières. Penser ces enjeux séparément, c’est courir le risque de créer des failles systémiques : un maillon faible dans la chaîne peut fragiliser tout l’édifice.
C’est pourquoi la souveraineté doit être abordée comme un chantier global, où chaque domaine interagit avec les autres. Une souveraineté industrielle sans souveraineté énergétique reste fragile ; une souveraineté numérique sans souveraineté éducative, incapable de former les talents, n’est qu’un mirage.
Aujourd’hui, la souveraineté se joue aussi dans la bataille de l’information. Une nation peut disposer des meilleurs outils industriels et technologiques, si elle perd la bataille cognitive, elle perd tout.
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Les campagnes de manipulation (ex : l’ingérence électorale), les rumeurs amplifiées par les réseaux sociaux (ex : amplification des messages extrémistes), les deepfakes ou la diffusion de faux documents fragilisent la cohésion sociale en s’attaquant à un de ses fondamentaux : la confiance collective. Or la confiance est un des socles de toute démocratie : confiance dans les institutions, dans la science, dans les entreprises, dans les médias. Une nation sans souveraineté cognitive voit s’effriter sa cohésion sociale et devient alors une nation « désarmée ». Protéger la souveraineté cognitive des attaques informationnelle n’est pas une option morale : c’est un impératif démocratique.
Mais le constat partagé ne suffira pas : on ne décrète pas la souveraineté, on la planifie. Comme une loi de programmation militaire permet de bâtir une défense crédible, il nous faut des stratégies pluriannuelles dans l’énergie, la recherche, l’industrie et le numérique. La souveraineté se mesure à la cohérence de notre planification dans le temps. C’est tout l’enjeu de dispositifs comme France 2030, qui ambitionne de réindustrialiser la France et d’investir massivement dans l’innovation de rupture, ou du Commissariat au Plan, réactivé pour penser le temps long. Mais ces outils n’ont de valeur que s’ils sont dotés d’une vision transversale et cohérente. Une stratégie d’indépendance énergétique qui ignorerait l’impact climatique serait vouée à l’échec. Une politique de souveraineté numérique qui se limiterait à créer des champions sans renforcer la cybersécurité nationale manquerait son objectif. Une politique de lutte contre la désinformation qui n’impliquerait pas un renforcement de l’éducation informationnelle de notre jeunesse ne serait qu’éphémère. Planifier, c’est accepter le temps long dans un monde obsédé par l’immédiateté. C’est assumer que la souveraineté se construit sur plusieurs générations, et qu’elle nécessite constance, investissements, et pédagogie auprès des citoyens comme des entreprises.
Mais repenser la souveraineté, c’est aussi accepter qu’elle n’appartienne ni aux gouvernants seuls, ni aux entreprises, ni à la société civile, mais à tous. C’est faire de l’intelligence collective et transpartisane un réflexe démocratique pour rassembler les forces vives de la nation autour d'un bien commun. Car si la prise de conscience doit être collective, il en est de même de la mise en action. Chacun de nous, à travers nos choix nous pouvons agir pour cette Souveraineté : investissement, consommation, cohésion, etc. Elle se traduit également dans la capacité d’une nation à protéger ses citoyens, mais aussi à donner confiance dans l’avenir.
Cette souveraineté avec un « S » majuscule n’est pas une nostalgie du passé, mais une promesse d’avenir. Elle est le terrain d’un nouveau contrat collectif : planifié, lucide et résilient. Elle n’est pas un slogan, mais une stratégie. Elle ne se réduit pas à un réflexe défensif, mais elle ouvre la voie à une puissance d’agir. Face à la multiplication des crises, la question n’est plus de savoir si nous devons investir dans notre souveraineté, mais comment et à quel rythme. Le temps du confort et de la dépendance assumée est révolu. Il est temps de choisir la planification plutôt que l’improvisation, la lucidité plutôt que l’illusion, la coopération plutôt que la fragmentation.
C’est à cette condition que nous - entrepreneurs, citoyens, décideurs - pourrons affronter le monde qui vient – un monde incertain, instable, mais dans lequel une nation consciente de ses forces et de ses vulnérabilités peut encore tracer son propre chemin.
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(*) Julien Lopizzo est entrepreneur du numérique depuis plus de 20 ans. Il dirige Semkel SA, spécialisée dans l’intelligence des risques et des menaces. Il est aussi investisseur via son family office 777 Corp et mécène en faveur de l’enfance avec le fonds de dotation 777 Children.