OPINION. « Coupe du monde 2026 : et si le football n’était plus seulement du soft power ? »

Véronique Chabourine
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Par Véronique Chabourine, analyste stratégique
Pendant trente-neuf jours, les États-Unis, le Canada et le Mexique doivent fonctionner comme un même espace opérationnel. Malgré leurs tensions commerciales, migratoires et sécuritaires, les trois pays doivent coordonner leurs frontières, leurs dispositifs de sécurité, leurs transports, leurs infrastructures numériques et la circulation de millions de visiteurs. La Coupe du monde rend cette coopération nécessaire.
Le football a toujours été politique. Instrument de diplomatie et de soft power, il permet depuis longtemps aux États de projeter une image. En 2022, le Qatar avait ainsi fait de la Coupe du monde la vitrine ultime d’une stratégie d’influence construite autour du sport. Les États-Unis abordent l’événement dans une logique différente. Déjà première puissance mondiale de soft power[1], ils n’ont pas besoin de la compétition pour accroître leur visibilité. Ils en font une démonstration d’efficacité : accueillir le monde, sécuriser des rassemblements massifs et coordonner un système d’une complexité exceptionnelle sans renoncer à leurs priorités souveraines. Dans un environnement marqué par la permacrise, l’efficacité est devenue l’une des expressions les plus visibles de la puissance.
Première édition à réunir 48 équipes, 104 matchs, seize villes et trois pays organisateurs, la Coupe du monde 2026 ne se déroule plus principalement dans un espace national. Elle organise à l’échelle d’un continent des flux de personnes, de capitaux, de données et de contenus. Aux États-Unis, une task force[2] pilotée depuis la Maison-Blanche coordonne les agences fédérales. Au Canada, le gouvernement[3] a engagé jusqu’à 145 millions de dollars canadiens pour la sécurité, en mobilisant notamment la police fédérale et des infrastructures de communication résilientes. La compétition n’est plus une manifestation sportive autour de laquelle l’État fournit des services : elle devient une opération stratégique interministérielle. Son poids économique suit la même trajectoire. Avec l’élargissement du format, la FIFA accroît le nombre de marchés représentés, de matchs diffusés, de billets, de contenus et de partenaires. Elle prévoit pour le cycle comprenant l’édition 2026 près de 13 milliards de dollars de recettes[4]. L’Organisation mondiale[5] du commerce estime que la compétition pourrait contribuer à hauteur d’environ 41 milliards de dollars au PIB mondial.
Ces transformations conduisent à dépasser la seule grille du soft power. Un instrument politique sert un objectif déterminé : améliorer une image, soutenir un récit ou renforcer une légitimité. Un actif stratégique est une ressource difficilement substituable qui produit durablement des capacités, et qui génère des effets bien au-delà de sa fonction première. La FIFA contrôle la marque, les règles, les droits commerciaux et l’architecture de la compétition. Les pays hôtes maîtrisent le territoire, les frontières, la sécurité et les conditions d’organisation. Le vainqueur capte le prestige et la valeur symbolique. Les équipes nationales, enfin, cristallisent les représentations du pays, de son identité et de sa cohésion. L’actif stratégique n’est donc pas le trophée, mais le système que constitue désormais la Coupe du monde.
Sa valeur explique aussi les tentatives de captation et les attaques dont il fait l’objet. Lorsque Donald Trump revendique être intervenu auprès de Gianni Infantino pour obtenir le réexamen de la suspension de l’attaquant américain Folarin Balogun, la controverse ne porte plus seulement sur une décision disciplinaire. Elle pose la question de la capacité du pouvoir politique à peser sur le fonctionnement même de la compétition. Les attaques visant les Bleus révèlent une autre dimension de cette conflictualité. Après la victoire française contre le Paraguay, la sénatrice paraguayenne Céleste Amarilla s’en est prise à Kylian Mbappé dans des termes racistes. Quelques jours plus tard, Mariano Rajoy, ancien président du gouvernement espagnol, affirmait que l’équipe de France possédait un très haut niveau, mais « sans Français ». Ces propos ne visent pas seulement des sportifs. Ils contestent ce que l’équipe nationale représente : une définition de la nation, de son identité et de sa capacité à faire collectif.
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Plus un actif concentre de valeur économique, politique et symbolique, plus il devient un enjeu de contrôle, de rivalité et de déstabilisation. La Coupe du monde ne constitue donc plus seulement un instrument de soft power. Son changement d’échelle, les capacités qu’elle mobilise, les effets qu’elle produit et les rivalités qu’elle concentre montrent qu’elle tend désormais à devenir un véritable actif stratégique.
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[1]: Brand Finance – Global Soft Power Index 2026
[2]: https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2025/03/establishing-the-white-house-task-force-on-the-fifa-world-cup-2026/
[3]: https://www.canada.ca/en/public-safety-canada/news/2026/04/government-of-canada-announces-up-to-145-million-to-support-public-safety-and-security-for-the-fifa-world-cup-2026.html
[4]: Inside FIFA budget révisé 2023-2026
[5]: FIFA & Organisation mondiale du commerce (OMC) https://inside.fifa.com/fr/organisation/media-releases/fifa-omc-47-milliards-dollars-retombees-economiques-coupe-monde-etats-unis