OPINION. « Révolutionner la gouvernance des entreprises à l’heure du changement climatique ? »
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Huu-An Pham
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Par Huu-An Pham, directeur de l’adaptation territoriale chez AXA Climate
Adapter son organisation ne relève plus de la précaution, mais d’une stratégie à part entière. Il ne s’agit plus d’ajouter quelques mesures techniques face à un péril extérieur, mais de repenser en profondeur le pilotage de l’entreprise : une révolution copernicienne. Il faut dépasser la seule performance immédiate pour intégrer la vulnérabilité comme critère central de gouvernance. Le principal frein à cette bascule ne vient pas d’un manque de solutions - elles existent souvent - mais de la façon dont les entreprises priorisent ce qui mérite attention.
Tant que les aléas climatiques n’affectaient pas directement un site ou une chaîne de production, ils restaient relégués au second plan. Sans évaluation claire du coût de l’inaction, l’attentisme conservait l’avantage. Il faut désormais changer de regard : identifier les seuils de vulnérabilité, les interdépendances critiques (transport, énergie, télécoms), les tensions croissantes sur les ressources naturelles, ainsi que les impacts sur la santé humaine. L’adaptation n’est plus seulement une affaire d’ingénierie ou de gestion de crise : elle devient un levier de pilotage stratégique car sa résilience est en jeu.
L’adaptation climatique reste souvent assignée à une direction (risques, RSE, SSE, finance…), alors qu’elle concerne toute la gouvernance : directions opérationnelles, siège, parties prenantes externes. Localement, pour identifier les vulnérabilités. Au siège, pour trancher avec cohérence. Et avec les acteurs du territoire, pour ancrer l’action. Une gouvernance efficace conjugue l’opérationnel, le financier et le stratégique, en lien avec assureurs, collectivités, ONG ou syndicats. La résilience durable se construit avec l’appui du terrain.
Par exemple, la quasi-totalité des plans de résilience climatique d’un site industriel face à l’excès d’eau (inondation, ruissellement) ou à la pénurie (sécheresse, coupure, restriction) intègrent des mesures physiques comme des batardeaux ou des bassins de récupération d’eau pluviale. Mais aussi des actions à l’échelle du bassin versant, comme l’aménagement de zones humides en amont, qui permet à la fois de prévenir les inondations et d’accroître la rétention d’eau sur le territoire, tout en apportant d’autres co-bénéfices, notamment pour la biodiversité.
Ce décloisonnement demande un réel effort d’écoute. Les vulnérabilités locales sont souvent identifiées, mais rarement partagées, faute de cadre clair pour faire remonter les signaux faibles, ou par peur du blâme, voire isolement.
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Adapter, ce n’est pas seulement bâtir des murs plus hauts (contre l’inondation notamment) ou prévoir des redondances logistiques. C’est aussi former, expliquer, anticiper. La « hard adaptation » - infrastructures, équipements, doublures de site - est indissociable d’une « soft adaptation » organisationnelle, plus discrète par nature mais tout aussi essentielle. Elle concerne la culture d’entreprise, d’une bonne compréhension du « risque acceptable », de l’intelligence collective, la collaboration multidisciplinaire entre toutes les directions, la clarté d’une feuille de route stratégique pour naviguer sur les eaux troubles des multiples impacts du changement climatique. Cette dernière peut facilement démarrer par l’intégration des enjeux climatiques dès la conception des projets stratégiques. C’est ce que l’on appelle « adaptation by design » : penser l’avenir non plus à partir du risque zéro, mais de la résilience comme condition d’existence.
Par exemple, un site industriel aura prévu de dimensionner toutes les nouvelles installations industrielles critiques en prenant en compte la pluviométrie extrême à horizon de 2050 : en effet, il ne sera plus possible de changer le réseau souterrain de canalisation d’eaux pluviales d’un site industriel une fois construit avec les équipements installés.
L’un des enjeux les plus sensibles reste la priorisation : quels sites adapter en premier ? Quels investissements engager ou différer ? Chaque métier a son rythme : l’ingénierie pense en décennies, la finance au trimestre. D’où la nécessité d’une boussole commune : cartographie des SPOF (Single Point of Failure), seuils de vulnérabilité climatique pour tous les équipements critiques, valeur à risque climatique à l’échelle de l’entreprise (effets en cascade). Ces outils doivent guider les arbitrages - et être partagés.
Dans de rares cas, les besoins importants d’adaptation climatique identifiés sur un site industriel majeur ont amené certaines entreprises à envisager l’implantation d’un second site de production dans une région moins exposée, leur permettant ainsi d’anticiper une éventuelle pénurie de produits jusque-là exclusivement fabriqués sur le site à risque.
On ne s’adapte pas seul. Les entreprises les plus avancées sont souvent celles qui ont su instaurer des espaces de dialogue entre métiers, directions et territoires. Non pour complexifier la décision, mais pour la fluidifier, reconnaître la complexité de l’adaptation et bâtir une organisation vraiment adaptative face à la montée des risques. Cela passe par l’activation des réseaux internes (santé-sécurité, ingénierie, environnement) et le croisement des expertises. Des groupes de travail se mettent en place, réunissant directions techniques, financières, RH, ainsi que des parties prenantes locales. Leur rôle : faire tomber les silos, coopérer face à un risque partagé et construire une culture de résilience.
Face au risque de pénurie d’eau, la réponse ne peut se limiter à la construction d’un système individuel de récupération des eaux de pluie. Elle passe aussi par une concertation entre usagers d’un même bassin versant, une meilleure comptabilisation des consommations pour repérer les fuites majeures, et le partage de pratiques de sobriété.
L’adaptation ne peut se penser sans dynamique collective. Car les vulnérabilités les plus critiques surgissent souvent dans la dégradation silencieuse des équipements, les tensions sur les écosystèmes ou des conditions de travail de plus en plus difficiles. Elles imposent de retisser les liens entre ce que l’organisation avait cloisonné : expertises techniques et opérationnelles, fonctions transverses, écosystèmes de la chaîne de valeur.
Aucun site ne peut se penser en vase clos. Il s’inscrit dans un réseau de dépendances : chaînes logistiques, infrastructures, main-d’œuvre locale, environnement territorial. Une usine peut tourner à plein régime et rester vulnérable, exposée à la défaillance d’un fournisseur secondaire ou à une restriction d’eau. L’adaptation impose un changement d’échelle : penser en écosystème, non en entité isolée. Cela implique d’élargir la vigilance à toute la chaîne de valeur, de nouer des coopérations durables avec les collectivités et les partenaires, publics comme privés. Le climat n’est plus un enjeu technique, mais une priorité stratégique collective.
En octobre 2024, une inondation dramatique au sud de Valence a fortement perturbé l’activité de l’usine Stadler située pourtant au nord de la ville, affectant 20 % des salariés et interrompant les livraisons d'une trentaine de sous-traitants. Résultat : 10 % du volume annuel de travail a été perdu, soit 200 000 heures reportées sur 2025, entraînant un retard de livraison des tramways. Alors même que le site industriel de Stadler n’avait pas été directement touché par l’inondation… L’incertitude générée a obligé l’entreprise à revoir toute sa feuille de route sur deux ans, et son cours de bourse a chuté de 26 % en moins d’un mois.
Au fond, l’enjeu est de gouverner dans l’incertitude. De reconnaître qu’on ne maîtrisera jamais totalement les aléas climatiques. Mais aussi qu’on ignore encore ce qu’on ne sait pas : ces « unknown unknowns » qui rendent les cartographies de risques si incertaines. Face à ces angles morts, il faut une feuille de route partagée, un cadre stratégique et opérationnel commun pour identifier la vulnérabilité climatique à toutes les échelles de l’entreprise.
L’adaptation climatique est ainsi une œuvre de transformation culturelle de l’entreprise, elle ne se décrète pas : elle se pense, s’organise, s’écoute. Elle réclame du temps, une adaptabilité permanente des organisations, et une vision partagée. Ce n’est pas une révolution de l’organigramme, car l’intelligence collective est déjà là, mais bien une révolution du regard.
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(*) Huu-An, Vice-président Adaptation des Territoires chez AXA Climate, est un expert reconnu en adaptation climatique.Il conçoit et déploie des initiatives stratégiques pour renforcer la résilience des territoires, en partenariat avec des acteurs publics et privés. Il accompagne les organisations dans l’intégration de l’adaptation au cœur de leur gouvernance et de leur gestion des risques, et pilote des missions de conseil sur les enjeux climatiques et ESG (double matérialité CSRD, gestion de l’eau, nature et biodiversité). Fort de plus de 25 ans d’expérience dans les industries manufacturières et les services industriels B2B, il a occupé plusieurs fonctions de direction à l’international, notamment dans la machinerie industrielle et la sécurité incendie.
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