OPINION. « Les Banques centrales peuvent-elles "rouvrir" le détroit d’Ormuz ? »
latribune.fr

Karl Eychenne
DR
latribune.fr

Karl Eychenne
DR
Par Karl Eychenne, Chercheur chez René & Artaud
La fermeture du détroit d’Ormuz pour une durée indéterminée est cause de bien des tracas pour les marchés, pour l’économie, les Banquiers centraux, et bien sûr pour Donald Trump. Si la hausse du prix du pétrole en est le premier stigmate, la hausse du prix de nombreux biens devrait suivre, un effet pervers de la mondialisation que nous connaissons bien depuis la crise Covid. Si bien que l’inflation menace de nouveau, et que le pouvoir d’achat commence à trembler. Fort de ce constat, les marchés financiers n’ont pas tardé à anticiper une réaction des Banques centrales. Une réaction hostile, mais fidèle au dogme : lorsque l’inflation menace, il faut monter les taux d’intérêt directeurs.
Ainsi, les marchés financiers anticipent des politiques monétaires plus restrictives pour les mois à venir, afin de juguler l’inflation comme on dit. Les Banques centrales devront monter leurs taux d’intérêt directeurs, et les monter davantage encore que l’inflation. En effet, il s’agit de produire une hausse du taux réel susceptible de durcir les conditions de financement de l’économie, et brider ainsi la croissance du PIB. Mais de juste mesure, ni trop ni trop peu. Et c’est là toute la difficulté, car le risque est celui d’un durcissement excessif et finalement récessif. L’Histoire peut témoigner de tels actes manqués : grande dépression (1929-33), les années Volcker (79-82), bulle de l’immobilier au Japon (80-90), pour les cas les plus célèbres…
Concrètement, il y a un mois seulement les investisseurs américains anticipaient de nouvelles baisses des taux directeurs de la Banque centrale de 0,75% d’ici la fin de l’année. Ces baisses de taux ont finalement été annulées par les marchés depuis le début du conflit en cours. Du côté de la Banque centrale européenne c’est un peu la même chose, mais un ton plus haut. Il était prévu qu’elle garde ses taux inchangés d’ici la fin de l’année. Désormais elle devrait les monter de 0,75 %, même tarif qu’aux Etats-Unis donc. Mais du côté des économistes le débat est moins tranché, plus apaisé. Du côté des Banquiers centraux également. Personne n’est pressé de remonter les taux, certains n’en voient pas même la nécessité. Et il existerait même une version exotique, à contre-courant, une anti - politique restrictive... Et si les Banques centrales abaissaient leurs taux directeurs au lieu de les monter ?
« Parjure ou bûcher ! » entend-on déjà. L’idée est certes saugrenue, mais elle n’est pas inaudible. La crise du prix du pétrole en cours ressemble peut - être aux précédents chocs pétroliers, mais « on ne se surfe jamais deux fois la même vague », Jacques Darriulat paraphrasant Héraclite. Autrement dit, peut-être faut-il agir différemment dans le cas présent, même si l’Histoire bégaie parfois. Plutôt que de monter les taux directeurs, peut-être faut-il donc les baisser… Ne pas miser sur le contre-feu pour lutter contre l’inflation d’Ormuz, mais sur le baume pour apaiser l’effet récessif produit. Les Banques centrales se mettraient alors d’emblée dans la peau du bon samaritain, en politique de soutien avant l’heure. Puisque de toute façon on ne peut plus compter sur les autorités gouvernementales pour jouer ce rôle, le « quoi qu’il en coute » étant devenu trop couteux.
Et si alors une telle politique monétaire anti-restrictive fonctionnait, elle aurait curieusement le même effet qu’une réouverture du détroit d’Ormuz. En effet, elle créerait l’illusion d’une baisse du prix du pétrole puisqu’elle permettrait d’en apaiser les effets délétères sur l’économie réelle. Bien évidemment, aucun Banquier central réputé sérieux ne considèrera sérieusement cette hypothèse. Aucun ne se risquera même à évoquer une telle possibilité devant les marchés. Qui sait quel type de réaction il serait alors capable de provoquer. Les marchés sont imprévisibles, surtout quand eux même ne savent pas où aller.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

latribune.fr