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Idées & Débats

OPINION. « Nationaliser ArcelorMittal France : quand la démagogie s’empare d’un concept utile »

latribune.fr

Publié le 01 décembre 2025 à 11:15

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Marc Guyot et Radu Vranceanu

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Le vote du 27 novembre sur la nationalisation d’ArcelorMittal France marque un tournant symbolique et controversé de la politique industrielle française. Présentée par LFI, l’opération, estimée à 3–4 milliards d’euros, soulève de vives critiques économiques. Ses défenseurs invoquent un argument stratégique. Mais ses détracteurs y voient une mesure idéologique, déconnectée du marché mondial et des réalités structurelles du secteur sidérurgique.

Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l’ESSEC

A l’initiative des députés LFI, l’Assemblée nationale a voté le 27 novembre la nationalisation de la division France du groupe ArcelorMittal. Selon ses auteurs, cette opération permettrait de préserver 15.000 emplois directs -- sur les 350.000 emplois dans la métallurgie Française (INSEE). Elle s’accompagne d’un argumentaire stratégique selon lequel l’acier produit par cette division serait indispensable pour l’automobile, la construction navale ou nucléaire, ainsi que pour diverses autres productions, y compris l’industrie « défensive » (sic). Enfin l’opération nous mettrait à l’abri d’une augmentation des importations d’acier. Le coût astronomique de l’opération — estimé entre 3 et 4 milliards d’euros —, serait financé par une hausse des taxes sur le méchant tabac et éventuellement d’un relèvement de l’impôt sur les sociétés, qui n’en payent pas assez selon les mêmes députés. 

Nationaliser est une manœuvre de dernier recours à la disposition de l’État pour faire face à une menace directe et destructrice venant d’un choc externe. Elle peut encore se justifier pour éviter que l’entreprise s’effondre sous le poids d’une série de mauvais choix de gestion que la gouvernance interne n’arrive pas à corriger. Par la nationalisation, l’Etat cherche à éviter la liquidation forcée des actifs, et par la même occasion, la disparition d’un savoir-faire irremplaçable et complémentaire à d’autres activités. La manœuvre est donc transitoire, le temps de mettre en place un plan d’assainissement, des restructurations et une évolution de la stratégie — puis de remettre l’entreprise assainie sur le marché.

En 2009, à la fin de la grande crise financière, l’administration Obama avait sauvé un General Motors en quasi-faillite, dans le cadre d’un programme spécial destiné à soutenir les actifs financiers affectés par la crise financière globale — GM possédait une grande division financière. Les actifs dépréciés de GM (notamment les créances douteuses) ont été placés dans une structure de défaisance permettant à l’entreprise de poursuivre ses activités et, au final, de retrouver sa profitabilité. Le gouvernement américain ne s’était pas immiscé dans la gestion de l’entreprise. Lorsque l’Etat s’est finalement désengagé, la perte nette a été d’environ 10 milliards de dollars. 

ArcelorMittal France n’est pas dans cette situation. Il n’y a ni difficultés économiques temporaires, ni incompétence désastreuse de sa direction. En revanche, ArcelorMittal en France comme les autres sidérurgistes sur la planète, fait face à une situation devenue commune d’un marché qui s’effondre du fait des surcapacités chinoises. Face à la déferlante chinoise, les aciéristes européens sont plombés par la transition énergétique — menée en Europe de façon plus agressive qu’ailleurs — qui pousse les coûts vers le haut. La taxe carbone aux frontières censée être mise en place en 2026 pourra réduire une partie de l’écart compétitif, mais les producteurs d’aciers ne recevront plus de crédits d’émission gratuits et devront les acheter sur le marché. Les prix de l’électricité et du gaz demeurent supérieurs à ceux d’autres régions du monde. L’autre déferlante massive est l’offensive tarifaire de Donald Trump. Depuis 2024 les États-Unis imposent aux importations d’acier de l’UE un tarif prohibitif de 50 % (même si des négociations sont en cours pour une éventuelle réduction). A ce contexte européen, le coût du travail en France, alourdi de multiples cotisations, plombe encore plus la production nationale d’acier.

D’un côté il est sidérant de voir que ces éléments – coût du travail, de l’énergie, concurrence étrangère – sont absents de l’argumentaire des députés, mais d’un autre côté s’ils étaient mentionnés – l’argument économique en faveur de la nationalisation s’effondrerait aussitôt.

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L’argument stratégique est donc le « couteaux suisse » que l’on peut appliquer à la défense de toutes les industries, le plus souvent avec un manque total de rigueur. En l’espèce, il est particulièrement faiblard pour la défense d’ArcelorMittal France dans le contexte de surcapacité mondiale et de la nature générique du produit. 

Les réelles considérations stratégiques émergent lorsque les États raisonnent en termes de rapport de force géopolitique. Celui-ci devient un impératif dans le contexte actuel de montée des tensions et des conflits à l’échelle mondiale. 

Aux États-Unis, malgré l’importance de leur base industrielle de défense, la consommation d’acier par ce secteur représente moins de 3 % de la production totale. Au niveau mondial, les métaux et alliages destinés à la défense comptent pour 1 à 2 % de la production. Il s’agit d’un type très particulier d’acier de « qualité militaire », répondant à des spécifications strictes pour la fabrication d’obus, de sous-marins, de navires de guerre, de chars ou de blindages. Ainsi, les États-Unis et le Royaume-Uni disposent de programmes spécifiques pour garantir l’approvisionnement en acier de leur base industrielle de défense. Maintenir des capacités productives excédentaires constitue alors un signal : la capacité à basculer en économie de guerre si nécessaire. Néanmoins, même le Département américain de la Défense autorise l’importation d’acier provenant de pays alliés lorsque les prix sont plus avantageux.

À ce jour, ArcelorMittal Europe n’apparaît pas comme un fournisseur significatif des industries de défense européennes, même s’il fournit de l’acier « qualité navale » à STX pour fabriquer des paquebots de plaisance. D’autres métallurgistes français sont beaucoup plus importants dans la chaine de fabrication d’armement, et pourraient être soutenus de manière plus efficace. En revanche, la filiale Industeel d’ArcelorMittal, située au Creusot et spécialisée dans l’acier de « qualité militaire », constitue un véritable atout stratégique. En cas de besoin, cette entreprise doit être soutenue et préservée par l’État le temps de de sécuriser un repreneur privé fiable ce qui devrait être une simple formalité.

Cette proposition de nationalisation d’Arcelor Mittal pourrait paraître très inquiétante tellement elle est déconnectée de la réalité économique et industrielle et tellement elle est éloignée de l’intérêt national. D’un autre côté, elle est en phase avec les propositions farfelues budgétaires et fiscales auxquelles cette assemblée nous a malheureusement habitué depuis qu’elle siège. Il y a pourtant beaucoup à faire pour protéger nos intérêts stratégiques. La France, comme les USA et certains de nos alliées, a enfin pris la mesure du danger que fait peser le quasi-monopole de la Chine sur les terres rares, un élément bien plus stratégique que l’acier pour la défense nationale, l’automobile et l’aéronautique. Nos députés feraient mieux d’augmenter ce budget-là et de s’inspirer des politiques américaines en la matière, plutôt que gaspiller l’argent public dans l’acier.

latribune.fr

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