OPINION. « Souveraineté numérique de l’Etat : l’urgence de jouer collectif public/privé »
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La souveraineté numérique est un impératif stratégique pour l’Europe et suppose une mobilisation complète des pouvoirs publics et des acteurs privés. À l’heure où Donald Trump convie les géants de la tech à la Maison-Blanche pour élaborer la stratégie numérique américaine, l’État français fait quant à lui un choix singulier : développer seul sa propre offre de services numériques. Cette orientation interroge. Elle révèle la difficulté persistante de l’action publique à se doter d’une vision claire et cohérente en matière de politique numérique.
Depuis la formalisation de la doctrine « Cloud au centre », la France affiche la volonté de se placer en soutien au développement de la filière française et européenne du numérique. Dans ce cadre, l’État a lancé dès 2023 les travaux relatifs au contrat stratégique de filière Logiciels et solutions numériques de confiance, destiné à soutenir l’émergence de champions européens.
Pourtant, quelques mois plus tard, la Direction interministérielle du numérique (Dinum) a lancé en 2024 La Suite Numérique, un ensemble d’outils collaboratifs (messagerie, visioconférence, traitement de texte et de données) censés fournir aux administrations des alternatives souveraines. Alors même que le jeu collectif doit guider notre action en matière de souveraineté numérique, l’identification des besoins et le choix des solutions ont été réalisés sans concertation avec le secteur privé. Malgré les alertes de l’écosystème sur ce manque de co-construction, le projet poursuit sa lancée.
L’objectif affiché est incontestablement légitime : réduire nos dépendances, mises en lumière par l’étude Cigref/Asterès (2025) et le rapport Draghi. Le choix de l’open source est également pertinent et salué par l’écosystème. Mais la stratégie adoptée est problématique : en développant ses propres outils en interne, l’Etat se prive et prive l’écosystème de l’effet de levier de la commande publique, pourtant indispensable pour faire émerger de futurs champions européens. L’exemple allemand, souvent cité, démontre qu’une action publique à l’opposé est possible et vertueuse : Berlin fait appel à un consortium d’acteurs industriels pour adapter l’open source à ses besoins, conjuguant souveraineté et soutien à l’activité économique de ses champions.
Cette orientation est d’autant plus préoccupante que La Suite Numérique suscite des réserves. La Cour des comptes mettait en exergue en 2024 sa faible adoption, qui interroge sur l’efficacité des investissements réalisés. Le problème dépasse la Dinum et concerne aussi d’autres secteurs comme, par exemple, le numérique en santé, dont les acteurs privés sont parfois confrontés à la concurrence de l’Etat qui peut être à la fois prescripteur, régulateur, client et concurrent au travers d’organismes sous sa tutelle, notamment les GIP (Groupements d’Intérêt Public). Ce constat illustre un manque de confiance envers le secteur privé et une insuffisante coopération entre public et privé au moment où il serait nécessaire de contribuer à l’essor de véritables champions nationaux.
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Compte tenu des enjeux, la pérennité et la « scalabilité » des solutions déployées doivent impérativement être anticipées : dans le contexte budgétaire actuel, comment garantir que de tels projets seront toujours d’actualité d’ici cinq ou dix ans ?
Or, l’enjeu est vital. Comme l’aéronautique ou l’énergie, le numérique est une industrie critique. L’histoire prouve que lorsqu’un État assume une stratégie claire et durable, des champions émergent : Airbus est devenu un leader mondial notamment grâce à une vision européenne et EDF a assuré l’indépendance énergétique française tout en structurant une filière compétitive. Plus récemment, le Ségur de la Santé est une manifestation réussie de la coopération public-privé pour relancer les investissements au profit de notre système de santé.
Pourquoi ne pas appliquer la même ambition au numérique ? L’État doit repenser la commande publique, outil puissant mais aujourd’hui sous-utilisé, comme l’a rappelé un récent rapport du Sénat. La réforme de la commande publique est un chantier à porter sans délai au niveau européen. Au-delà, l’Etat doit surtout renouer avec une logique de partenariat public-privé qui mobilise pleinement les forces vives françaises et européennes, et s’avérera plus économe des deniers publics.
Les entreprises sont prêtes. C’est dans cet esprit qu’a été créée, en juin dernier, l’Équipe de France du Numérique : pour impulser une stratégie commune, encourager le jeu collectif et faire émerger les champions européens dont nous avons besoin. Car défendre notre souveraineté numérique n’est pas une option : c’est une urgence stratégique.
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