OPINION. « Revues prédatrices : une menace systémique pour la connaissance et la confiance »
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Gérard Friedlander, Manuel Tunon de Lara, Christine Clerici et Pierre Tapie
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Par Gérard Friedlander, Manuel Tunon de Lara, Christine Clerici et Pierre Tapie (*)
Dans un monde où l’information scientifique circule à grande vitesse, les revues « prédatrices » se sont imposées comme un parasite discret mais redoutable. Ces revues sont des publications qui se présentent comme des revues scientifiques légitimes, mais qui ne respectent pas les standards fondamentaux de l’édition scientifique, notamment l’évaluation par les pairs, l’intégrité éditoriale, la transparence et la gestion éthique des articles. Elles capturent une part croissante de la production académique mondiale, tout en sapant les fondements mêmes de la confiance scientifique. Longtemps perçu comme un problème lointain, ce phénomène concerne désormais directement la communauté de l’enseignement supérieur, de la santé et même de l’économie. Personne n’est à l’abri : ni les chercheurs chevronnés, ni les cliniciens pressés, ni les institutions soumises à la pression des classements et des indicateurs bibliométriques.
Les revues prédatrices exploitent une ambiguïté : celle du modèle auteur-payeur (APC), désormais dominant dans l’espace numérique librement accessible (open access), mais encore mal compris. Le changement de modèle financier a été une petite révolution dans l’édition scientifique : le passage du « lecteur-payeur » (à travers des abonnements payés par des personnes physiques ou morales) à « l’auteur-payeur » a profondément modifié les stratégies des groupes de presse. En se présentant comme des journaux légitimes, souvent dotés de sites web soignés et de titres proches de périodiques reconnus, les revues prédatrices ciblent les auteurs plutôt que les lecteurs. Leur promesse : publication rapide, évaluation « accélérée » par les pairs (peer review), visibilité mondiale. Leur réalité : une validation scientifique inexistante, des comités éditoriaux fictifs, et un retrait des articles quasi impossible.
Dans les sciences de la santé, où les preuves doivent être solides et les pratiques fondées, la présence d’articles scientifiquement non vérifiés publiés en quelques jours représente un risque réel. Pour un clinicien ou un décideur qui consulte rapidement une littérature abondante — et hétérogène — la frontière entre le rigoureux et le fallacieux peut devenir dangereusement poreuse. D’autant que les moteurs d’Intelligence Artificielle vont aller puiser tout ce qu’ils trouvent, et ne seront pas forcément capables de faire le tri entre des qualités d’information très différentes.
Le phénomène n’est pas anecdotique : sur environ 50 000 revues scientifiques à travers le mode, on estime à plus de 15 000 le nombre de revues prédatrices actives. Leur explosion est alimentée par trois tendances bien identifiées :
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Les dégâts sont multiples : dilution de la qualité scientifique, fragilisation systématique de la littérature, discrédit pour des institutions trompées, et gaspillage de ressources publiques. Les revues prédatrices constituent une forme d’externalité négative majeure : elles imposent au système scientifique un coût collectif disproportionné par rapport au bénéfice individuel qu’elles promettent.
Le problème ne se limite pas à la recherche académique. En économie, les modèles d’évaluation des politiques publiques reposent sur des études empiriques dont la solidité méthodologique est essentielle. En santé, des articles issus de revues prédatrices ont été cités dans des rapports institutionnels ou repris dans les médias, parfois sans que leur origine douteuse soit détectée.
Plus inquiétant encore : des start-up, associations ou lobbies utilisent ces pseudo-revues pour légitimer des produits, thérapies, dispositifs médicaux ou dispositifs de formation. Le vernis scientifique produit par ces revues trompe des lecteurs pourtant avertis.
Face à cette menace, la réponse doit être systémique.
Dans un contexte où la défiance envers les institutions scientifiques et sanitaires s’amplifie, la prolifération des revues prédatrices représente un défi grave. Elles ne produisent pas seulement de la mauvaise science : elles brouillent les repères, inversent les hiérarchies de preuves, et alimentent un relativisme dangereux où « toutes les publications se valent ». Au moment où le rapport aux faits scientifiques pour éclairer la décision publique est profondément troublé (cf enjeu de la vaccination aux Etats-Unis), laisser prospérer les revues prédatrices induit de très graves risques.
S’attaquer à ce phénomène, ce n’est pas seulement protéger la carrière des chercheurs ou la réputation des universités : c’est protéger la capacité même de nos sociétés à produire des décisions éclairées, à partir de connaissances fiables.
La science n’est jamais aussi fragile que lorsqu’elle est noyée dans le bruit. Les revues prédatrices sont un bruit. Il nous revient collectivement de rétablir la clarté du signal.
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(*) Gérard Friedlander, Ancien Doyen de la Faculté de Médecine Paris Descartes. Manuel Tunon de Lara, Ancien Président de l’Université de Bordeaux et de France Universités. Christine Clerici, Présidente de Portiqo, Ancienne Présidente de l’Université Paris Cité. Pierre Tapie, Président de Paxter, Ancien Président de la Conférence des Grandes Ecoles
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