OPINION. « Kazakhstan : la place que la France est en train de laisser filer »

Kazakhstan
Darkhan Kussainov - unsplash

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Darkhan Kussainov - unsplash
Par Abay Sarsenov, chef d'entreprises au Kazakhstan dans l'énergie, l'agroalimentaire et la chimie
Diriger des sociétés dans l'énergie, l'agroalimentaire et la pétrochimie au Kazakhstan, c'est connaître ce pays autrement que par les rapports. C'est mesurer la lenteur d'un permis hier, sa rapidité aujourd'hui. C'est voir un contentieux commercial réglé en quelques mois là où il aurait traîné des années. Ce regard de terrain dit une chose simple : le Kazakhstan que les chefs d'entreprise français imaginent n'est plus le Kazakhstan réel. Et l'écart entre les deux, c'est là que se logent les bonnes affaires.
Commençons par les chiffres, puisque ce sont eux qui parlent aux directions financières. En 2025, la croissance a dépassé 6 %. Le PIB franchit les 300 milliards de dollars. Surtout, ces résultats ne tiennent plus au seul pétrole : la part de l'industrie dans les investissements étrangers est passée de 14 % à 23 % en quatre ans, et Moody's a accordé au pays sa meilleure note depuis l'indépendance. On l'oublie souvent : ce pays est le berceau de la pomme, dont l'ancêtre sauvage, le malus sieversii, pousse encore sur les hauteurs d'Almaty, dont le nom signifie la cité des pommes. Ce qu'on y plante a vocation à nourrir le monde.
La France part avec une longueur d'avance que personne d'autre en Europe ne possède. Elle fut, en 1992, le premier pays du continent à reconnaître l'indépendance kazakhe. Elle pèse aujourd'hui près de 90 % des échanges du Kazakhstan avec l'Union européenne. TotalEnergies est sur place depuis trente ans. Orano y extrait l'uranium qui alimente nos réacteurs, à l'heure où la fermeture du Niger a rebattu les cartes. EDF est en lice pour le nucléaire civil. En novembre 2024, le président Tokaïev était reçu à Paris. Cette confiance est rare. La vraie question : pourquoi les entreprises françaises ne s'en servent-elles pas davantage ?
La première, ce sont les matières premières dont l'Europe va manquer. Le Kazakhstan est le premier producteur mondial d'uranium, un acteur majeur du chrome, et il dort sur des réserves de terres rares et de lithium que la transition énergétique européenne va s'arracher. Les accords avec Bruxelles sont signés. Ce qui manque, ce sont des industriels capables de transformer sur place. Une opportunité taillée pour les entreprises de taille moyenne qui font la force du tissu français.
La deuxième porte est logistique, et c'est la plus spectaculaire. Depuis la guerre en Ukraine, le commerce entre la Chine et l'Europe cherche une route qui contourne la Russie. Cette route existe, elle traverse le Kazakhstan, et son trafic a explosé de près de 700 % entre 2021 et 2024. Aujourd'hui, 85 % du fret ferroviaire entre la Chine et l'Europe passe par notre territoire, et une marchandise rejoint l'Europe en moins de trois semaines, contre plus d'un mois par bateau. Le géant français CMA CGM (propriétaire de La Tribune, ndlr) l'a compris, son patron a été reçu à Astana. Pour un industriel dont les chaînes dépendent de l'Asie, ce corridor n'est plus une promesse, c'est une réalité qui tourne.
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La troisième porte, c'est un point d'entrée vers toute une région. Astana abrite un centre financier qui fonctionne en droit anglais, avec sa propre justice et une fiscalité avantageuse. On accède de là à un marché de 185 millions de consommateurs. Pour une entreprise française qui cherche une base régionale sans s'exposer aux risques russes, c'est une configuration rare.
Reste la question que tout dirigeant pose en premier : ce pays tient-il ses promesses de réforme ? Sur le terrain, oui. La plateforme numérique lancée en 2024 a fait fondre la paperasse. La réforme de la justice de 2025 rend les litiges commerciaux prévisibles. Le président Tokaïev vient d'engager, par référendum en mars 2026, une refonte constitutionnelle qui simplifie l'architecture institutionnelle et clarifie l'exercice du pouvoir. Sa ligne ne varie pas : modernisation, diversification, ouverture aux marchés mondiaux. « Nous avons renforcé le climat d'investissement et amélioré les cadres réglementaires », résumait-il début 2026, PIB par habitant désormais à 15 000 dollars à l'appui. La lutte anticorruption s'aligne sur l'OCDE. Rien n'est parfait, aucun marché émergent ne l'est. Mais le mouvement est lancé.
La France tient là une carte que peu de ses voisins ont en main, et qui perd de sa valeur chaque fois qu'un autre, à Moscou, à Pékin ou à Ankara, la joue à sa place. Les chiffres sont là. La confiance est là. La porte est ouverte. Elle ne le restera pas éternellement.
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