OPINION. « Dans l’incertitude, ne pas décider devient un risque stratégique »

Carine Pichon
DR

Carine Pichon
DR
Par Carine Pichon, directrice générale de Coface pour la région Europe de l'Ouest & Afrique (*)
Notre dernière étude, menée auprès de 1 250 dirigeants dans 13 pays le confirme : 68 % considèrent désormais que la lenteur décisionnelle constitue l’un des principaux obstacles à la croissance. Ce chiffre fait écho à ce que nous observons chaque jour auprès de nos clients : l’incertitude ne bloque pas toujours les projets ; ce qui les freine, c’est souvent la difficulté à arbitrer vite, avec une information fiable. Autrement dit, le sujet n’est pas de décider sans risque. Il est de mieux qualifier ce risque pour pouvoir arbitrer au bon moment.
La prudence reste indispensable. Mais lorsqu’elle devient multiplication des validations, recherche d’une information toujours plus exhaustive ou refus d’arbitrer tant que toutes les réponses ne sont pas disponibles, elle cesse de protéger. Elle ralentit. Et parfois, elle laisse la concurrence ou le marché décider à la place de l’entreprise.
La France illustre bien cette tension : ses entreprises disposent d’atouts considérables — savoir-faire industriels, excellence sectorielle, culture de la rigueur, capacité d’innovation. Mais elles restent aussi marquées par une approche très structurée du risque qui devient une limite lorsqu’elle transforme la décision en processus trop long, trop vertical ou trop prudent.
Le véritable enjeu pour les entreprises françaises n’est donc pas de prendre davantage de risques. Il est de mieux les qualifier, plus tôt, pour décider plus vite et plus sûrement. Il ne s’agit pas d’opposer ambition commerciale et discipline du risque mais de faire de cette discipline un levier d’ambition.
Cela suppose de faire évoluer le rôle des fonctions risques et finance. Elles ne peuvent plus être seulement consultées en bout de chaîne, lorsque les choix sont presque faits ou lorsque les difficultés apparaissent. Elles doivent être associées dès l’amont, au moment où les projets se construisent, où les scénarios se comparent, où les arbitrages se préparent. Leur rôle n’est plus seulement de dire non. Il est d’aider l’entreprise à construire des oui robustes, documentés et maîtrisés.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

La donnée devient alors un levier décisif : non pour remplacer le jugement du dirigeant, mais pour raccourcir le temps entre les premiers signaux et l’arbitrage. C’est précisément ce que les entreprises attendent de plus en plus de leurs partenaires : non seulement une protection, mais une capacité d’anticipation, de comparaison et d’aide à la décision.
Dans l’économie qui vient, la compétitivité ne dépendra pas seulement de la capacité à produire, exporter ou innover. Elle dépendra aussi de notre capacité à arbitrer rapidement, avec méthode, avant que l’opportunité ne disparaisse.
Le risque ne disparaîtra pas. Mais il peut être mieux compris, mieux partagé et mieux intégré aux décisions. C’est désormais une priorité de management. Car ne pas décider, ou décider trop tard, n’est plus une preuve de prudence. C’est un risque stratégique.
_______
(*) Carine Pichon débute sa carrière chez PricewaterhouseCoopers où elle occupe la fonction de directrice de mission en assurance. Elle a rejoint Coface en 2001 en qualité de responsable de la consolidation. Après avoir exercé la fonction de directrice financière de Coface en France, elle devient en 2011 directrice financière du Groupe. En 2015, la direction des risques et la direction de l’Actuariat Groupe lui sont également rattachées. En 2021, elle est nommée directrice générale de Coface pour la région Europe de l'Ouest & Afrique. Carine est diplômée de NEOMA Business School (École supérieure de commerce de Rouen) et de l’université de Regensburg.