OPINION. « Natalité, la fausse couche de LR »
latribune.fr

Nicolas-Jean Brehon
DR
latribune.fr

Nicolas-Jean Brehon
DR
Par Nicolas-Jean Brehon, conseiller honoraire au Sénat
Bruno Retailleau, le président de LR, vient de lancer un nouveau thème : la politique familiale ou plutôt la politique nataliste en proposant d’instaurer un revenu familial de 240 euros pas mois dès le 1er enfant allant jusqu’à à 1000 euros pour trois enfants. On peut imaginer que cette proposition a été sérieusement étudiée, calibrée et chiffrée. Pourtant plusieurs éléments incitent à penser qu’elle est sans doute vouée à l’échec.
Tous les pays tentent de remédier à la baisse historique de la natalité, depuis la durée du congé maternité (75 semaines en Suède) jusqu’à la rénovation des boites de nuit pour favoriser les lieux de rencontres (en Lituanie). Mais l’expérience force à l’humilité : aucune politique familiale ne peut inverser les tendances lourdes. Au mieux peuvent-elles parvenir à les freiner. L’expérience montre aussi que de toutes les solutions, la subvention publique est la moins efficace.
Dans la majorité des cas, la réponse publique présente deux caractéristiques : l’aide est avant tout financière en majorant les revenus et l’effort cible les familles nombreuses. C’est sur ces deux points – le levier et la cible- qu’il faut réfléchir et proposer de changer d’approche.
En proposant une prime familiale, LR croit à la force du levier de la subvention sur les comportements. Il existe toute une littérature économique sur l’arbitrage entre la subvention et la réduction d’impôt. Sans conclusion claire sauf une : le contribuable préfère payer moins d’impôt que de recevoir une prime. Et quand il s’agit de modifier des attitudes l’acceptation sociale est un élément qui compte. C’est pourquoi le quotient familial (qui permet de diviser le revenu imposable par un nombre de parts variable selon le nombre d’enfants), une innovation française en 1945, fut longtemps considérée comme « une des meilleures politiques familiales au monde » avant d’être plafonné et rogné par la gauche pour des raisons de justice fiscale. Compte tenu des niveaux des prélèvements obligatoires, le choix LR de la subvention n’avait rien d’évident.
D’autant plus qu’il est presque certain que ce levier sera en l’espèce sans effet. Sans être marginale, la question budgétaire n’est que secondaire dans le faisceau explicatif de la baisse de la natalité. Plusieurs facteurs interviennent : les questions financières et matérielles (logement…), l’accompagnement social (crèches…), les questions d’opportunité (la maternité entraînerait un retard dans la carrière professionnelle), le contexte angoissant (la peur de la guerre ou du changement climatique…), la peur de l’engagement dans le couple, et surtout l’évolution des aspirations sociétales : l’absence d’enfant, la no kids attitude, est souvent un choix assumé d’indépendance conduisant inéluctablement à la baisse du nombre moyen d’enfants par femme. En France, 1,56 enfant par femme en 2025 contre 2 enfants en 2010. Selon une étude de Morgan Stanley, d'ici 2030, 45 % des femmes âgées de 25 à 44 ans seront « célibataires et sans enfant » selon les critères administratifs ou « libres et indépendantes » selon les intéressées. On peut dores et déjà parier que la prime mensuelle de 240 euros n’aura aucun effet sur tant de complexité.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Le décalage continu de l’âge de la maternité est une donnée fondamentale. L’âge moyen des femmes à leur premier accouchement était de 24 ans en 1974, 28 ans en 2010, 29,1 ans en 2023, et probablement 30 ans en 2026, un âge déjà atteint dans la moitié des Etats membres de l’Union européenne (31,8 ans en Italie). En France, le nombre de naissances chez les femmes de 24 à 28 ans a baissé de 42% entre 1995 et 2025. En résumé, les femmes font de moins en moins d’enfants et de plus en plus tard. Or, plus la première maternité est retardée (après 35 voire 40 ans) et plus la probabilité d’avoir un second voire, a fortiori, un troisième enfant s’amenuise. Sans qu’il y ait de lien direct et absolu, une maternité un peu avancée (entre 24 et 28 ans par exemple) offre la possibilité d’avoir d’autres enfants plus tard. C’est pourquoi la prévalence traditionnelle au troisième enfant (avec un enchainement de petits avantages spécifiques aux familles nombreuses) doit être revue au profit d’une autre priorité. Avancer l’âge du premier enfant est capital. Comment inciter les femmes à avancer leur maternité ?
Le levier budgétaire et fiscal étant exclu, pourquoi ne pas tenter la voie sociale en combinant l’aide familiale et la retraite ?
Le lien entre politique familiale et retraite existe déjà mais sous des formes indirectes. Le lien passe d’abord par les cotisations - la maternité est considérée comme un trimestre travaillé, la durée de cotisation au titre de la maternité et de l’éducation est allongée de 4 trimestres-. Il passe aussi par un système de vases communicants entre prestations sociales. Les surplus de la branche familiale sont utilisés pour combler une partie des déficits de la branche vieillesse (en finançant par exemple la majoration de retraite de 10 % après trois enfants ainsi que les cotisations d’assurance vieillesse des parents au foyer pour élever un enfant handicapé). Malgré ces transferts, la branche familiale reste excédentaire. L’excédent attendu serait compris entre 4,9 et 6 milliards d’euros à l‘horizon 2029. Mais ces interactions entre famille et retraites sont faibles, peu lisibles et méconnues.
La campagne présidentielle est l’occasion de lancer des idées. En voici une, audacieuse certes, mais le moment le permet : avancer d’une année l’âge de départ à la retraite des femmes accouchant avant 29 ans. Une réforme simple, visible (one shot), et comprise par tous. Avoir un enfant jeune et gagner un an de retraite de plus ! Un départ à 63 ans au lieu de 64 ans aux conditions actuelles. Le tout sans condition de revenus et donc accessible à toutes. Même si cela implique une projection psychologique différente : anticiper la retraite plutôt que la carrière. Mais une réforme positive sur le plan budgétaire. La dépense additionnelle (un an de retraite de plus et un an de cotisations de moins dans 35 ans) étant largement compensée par les cotisations supplémentaires d’un actif de plus pendant toute une vie professionnelle.
Plusieurs facteurs oubliés doivent certainement rendre cette proposition fantaisiste et irresponsable -et je m’en excuse auprès des spécialistes- car Il est étonnant qu’une mesure aussi simple, concrète, facile à mettre en oeuvre et à comprendre ne semble jamais avoir été envisagée. Mais la campagne présidentielle est l’occasion des débats de ce type. Après une proposition sur la politique pénale (taper sur le portefeuille plutôt qu’enfermer – la Tribune, 11 juin 2025), une proposition sur la politique familiale. Elle n’aura sans doute pas plus de suite que la précédente. Les cercles qui entourent les politiques sont fermés. La lucidité qu’apporte l’observation des sociétés humaines montre aussi que, en politique, l’inertie est une force presque invincible. C’est sans doute mieux ainsi. La chance ne sourit pas toujours aux audacieux. L’effronté Danton à qui l’on doit la fameuse formule - de l’audace…- finit sur l’échafaud à force de déranger tout le monde.
latribune.fr